l'amitié et la connaissance de soi

Publié le 23 Décembre 2011

 

 

ethiques-d-aristote-traduction-de-nicole-oresme-avec-glose-.jpgUn commentaire par Bénédicte  d'un passage d'Aristote (lire le texte sur Philomène)

 

Aristote, ce philosophe de l’antiquité grecque, disciple de Platon et fondateur du Lycée, est l’une des figures majeures de la philosophie : il a touché à tous les domaines de la pensée et a laissé une œuvre traitant de morale, de politique, de physique, de biologie, de logique, de métaphysique, du langage… Dans cet extrait, il aborde un thème classique en philosophie : la connaissance de soi. Tout ce texte tourne autour de cette question : Comment faire pour parvenir à la connaissance de soi ? Sa réponse est que c’est uniquement par l’amitié qu’on y parviendra. Il s’agira donc de comprendre pourquoi Aristote affirme un tel lien entre l’amitié et la connaissance de soi.

Le texte est ainsi construit : Aristote commence par poser le problème de la connaissance de soi : il est impossible de se connaître à partir de nous-mêmes (l. 1 - 5) ; puis il résout le problème en posant sa thèse : se connaître devient possible lorsqu’on part d’un ami (l. 5 - 8) ; et il termine en généralisant sa thèse : tout homme a besoin d’ami pour se connaître soi-même (l. 5 - fin).

Nous suivrons la progression du texte. Nous commenterons d’abord le paradoxe d’Aristote sur le plaisir et la difficulté qu’on éprouve dans la recherche de la connaissance de soi ; puis nous expliquerons quel est l’obstacle à la connaissance de soi et comment le surmonter ; puis nous conclurons ce commentaire en suivant la conclusion d’Aristote sur l’homme qui se suffit à lui-même.

Pourquoi est-ce si difficile de parvenir à la connaissance de soi ? Pourquoi est cependant si agréable ? Qu’est-ce qui permet à Aristote de penser que sans ami, aucun progrès n’est possible dans la connaissance de soi ?

 

 

Aristote commence sa réflexion sur la question de la connaissance de soi en rappelant deux choses : la difficulté et le plaisir qu’on éprouve à parvenir à une réelle connaissance de soi. Cela semble plutôt paradoxal.

Première caractéristique de la connaissance de soi : sa difficulté. Si l’on en croit Aristote, « apprendre à se connaître est très difficile ». En disant cela, il ne part pas d’une vérité du sens commun : spontanément, n’aurions-nous pas tendance à dire que la connaissance de soi est ce qu’il y a de plus aisé, qu’on se connaît sans avoir besoin d’apprendre à se connaître ? – depuis le temps qu’on se fréquente, ne savons-nous pas parfaitement quels sont nos goûts, nos qualités et nos défauts, nos convictions ? Ne savons-nous pas parfaitement de quoi nous sommes capables ? Mais ce que dit Aristote se défend : si l’on se connaissait si bien que cela, comment se ferait-il que nous ayons parfois des comportements complètement inattendus, dont nous ne nous serions jamais crus capables ? Et comment se ferait-il que nos goûts et nos convictions changent, sans que nous ayons pensé un seul instant que nous deviendrions ainsi avec le temps ? Ce que dit Aristote se défend d’autant plus si l’on se rappelle que la connaissance de soi signifie plus qu’être simplement capable de faire l’inventaire de nos goûts, de nos qualités et nos défauts… ; au sens plein, la connaissance de soi désigne la maîtrise de soi et la sagesse, c’est le but que se proposait Socrate. Il voulait dire : être capable de s’examiner tel qu’on est, de se juger en fonction de nos valeurs, puis de réfléchir sur nos valeurs et de nous perfectionner. Une telle démarche n’a rien de facile. C’est le travail de toute une vie.

Deuxième caractéristique de la connaissance de soi : son plaisir. « Quel plaisir de se connaître ! », affirme Aristote. Quel plaisir éprouve-t-on à progresser dans la connaissance de soi ? Aristote pense sans doute à la satisfaction qu’éprouve celui qui découvre peu à peu le sens de ses réactions, qui apprend à se maîtriser. Satisfaction de mieux s’appartenir. Partir à la découverte de nous-mêmes, c’est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant à faire, car c’est tout de même nous qui menons notre existence, car c’est tout de même à nous que nous nous intéressons le plus. Nous sommes à nous-mêmes notre centre d’intérêt privilégié. Connaître l’histoire, les mathématiques, la formation de l’univers, la nature de la lumière et bien d’autres choses, cela peut nous procurer un réel plaisir intellectuel ; mais il y a toujours un côté gratuit dans la connaissance des ces choses qui restent extérieures à nous. Tandis que connaître notre intériorité, c’est connaître ce qui a spontanément le plus de valeur à nos yeux. Il est évident que ce qui nous concerne le plus, c’est ce qui se passe en nous, nous qui nous fréquentons depuis toujours et qui ne cesserons jamais de nous fréquenter – seule la mort nous déliera de ce tête à tête privilégié… De même qu’on prend naturellement du plaisir à découvrir et à comprendre quelqu'un qu’on aime, de même on prend du plaisir à se découvrir et à se comprendre – à moins évidemment de ne pas s’aimer soi-même…

Aristote formule ces deux aspects de la connaissance de soi comme un paradoxe : « Apprendre à se connaître est très difficile et un très grand plaisir en même temps ». Un paradoxe est une proposition qui enferme une contradiction apparente ou réelle, qui enferme une idée allant à l’encontre du sens commun. Ici, la contradiction se trouve dans l’association des termes difficulté et plaisir. Comment prendre du plaisir à quelque chose de difficile ? Mais on peut surmonter ce paradoxe ; la contradiction n’est qu’apparente. Car si la connaissance de soi était donnée et facile, on ne verrait pas trop d’où viendrait le plaisir – quel plaisir éprouverait-on à posséder quelque chose qu’on a toujours eu, qu’on n’a jamais eu à acquérir, ou qu’on a acquis sans peine ? Plus généralement, n’a-t-on jamais éprouvé par expérience que le plaisir naît de l’effort ? Celui qui atteint le sommet d’une montagne après une longue course éprouvera un plaisir beaucoup plus intense que celui qui est monté en benne. La difficulté de parvenir à l’objectif fixé ne rend pas impensable la satisfaction éprouvée quand on réussit, bien au contraire. Et s’il est difficile de parvenir à la connaissance de soi, le plaisir n’en sera que plus grand – plaisir toujours différé, dira-t-on, puisqu’une connaissance de soi pleine et entière est impossible ; mais quand bien même : on trouve déjà du plaisir dans le progrès, dans le fait de se connaître de mieux en mieux et de se posséder davantage.

 

 

Aristote prend donc pour objet de réflexion un lieu commun de la philosophie : la difficulté et le plaisir de la connaissance de soi. Mais il dépasse ce lieu commun par une analyse toute personnelle de la difficulté propre à la connaissance de soi ; voyons cela.

 

 

Si l’on suit le texte, l’obstacle qui nous gêne dans la connaissance de soi, c’est « l’indulgence et la passion ». Pour surmonter cet obstacle et dépasser nos propres illusions, il faut cesser de n’écouter que son point de vue. Le remède, nous dit Aristote, se trouve dans l’amitié.

Pour comprendre ce qui nous empêche de nous connaître, Aristote a observé les hommes. Or il a remarqué ceci. Nous sommes le plus souvent très lucides sur les autres : nous voyons très bien quand ils se jugent mal, quand ils ne se voient pas tels qu’ils sont. Si quelqu'un s’estime très intelligent et qu’il tient des propos banals et sans intérêt, nous nous en rendons compte rien qu’à l’entendre parler – alors que l’autre, imbu de lui-même, ne s’en rend pas compte et se complaît dans une image de soi qui lui convient très bien. Si quelqu'un au contraire se dévalorise et a une très mauvaise image de lui, se croyant incapable d’arriver à quoique ce soit de bien, nous voyons bien que c’est faux, que s’il échoue, c’est à cause de cette image qu’il a de lui-même – mais lui croit que cette image est la réalité. Maintenant, avons-nos cette lucidité pour nous ? Si j’étais vraiment prétentieux, est-ce que je m’en rendrais compte ? Si j’étais influencé par la société et les médias, en aurais-je conscience ? Probablement pas. Les autres ne s’en rendent pas compte ; pourquoi m’en rendrais-je plus compte ? Oui, mais je me rends compte pour eux ; alors pourquoi pas pour moi ? Parce que, pense Aristote, nous avons pour nous trop « d’indulgence et de passion ». Voir que l’autre est faible et influençable, ça ne me dérange pas, ça ne me vexe pas personnellement s’il est ainsi ; comprendre que je suis moi-même ainsi, c’est difficile pour des raisons d’amour propre. C’est parfois plus commode de ne pas se voir tel que nous sommes, l’illusion est plus confortable.

C’est pour cette raison qu’Aristote finit par penser que « nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes ». Tel serait donc le problème. Si nous ne nous faisions pas tant d’illusions sur nous-mêmes en disant « je suis ainsi », « j’ai toujours été comme ça », la connaissance de soi se ferait sans difficulté. Le fait est que c’est impossible, compte tenu de la nature humaine, compte tenu de la préférence qu’on a naturellement pour soi. Si c’est impossible, alors il faut passer par autre chose que notre seul regard. Aristote a recourt à une comparaison pour exprimer cela. Pour savoir à quoi ressemble notre visage, il est absolument impossible de nous regarder directement : en utilisant notre vue, nous pouvons voir le monde extérieur, le visage de ceux qui nous entourent, notre corps, nos mains, mais il n’y a rien à faire : sans un miroir, une vitre, une surface réfléchissante, ou une photo, jamais nous ne connaîtrons les traits de notre visage. Il faut quelque chose en plus de notre regard. De même pour notre moi, dit Aristote : pour former une idée juste sur moi, il est absolument impossible de me penser directement ; il faut quelque chose en plus de mon jugement – il faut un autre jugement. De même que sans miroir, on en est réduit à avoir une image de nos traits purement imaginaire, ou à ne s’en faire aucune idée ; de même, sans un autre jugement extérieur au nôtre, on en est réduit à avoir une idée de soi purement illusoire, ou à n’en avoir aucune idée.

Ce jugement extérieur, qui permet de surmonter l’obstacle de l’indulgence et de la passion, c’est pour Aristote celui de l’ami. Pourquoi celui de l’ami, et pas celui de la famille, du psychologue, ou d’autrui en général ? Parce qu’« un ami est un autre soi-même ». Aristote n’en dit pas plus. Qu’a-t-il voulu nous faire comprendre ? Peut-être ceci. Par exemple, si c’est un ami qui me dit que je me dévalorise mais que je vaux mieux que ça, je sais quelque part qu’il sait de quoi il parle et qu’il y a peut-être du vrai dans ce qu’il dit sur moi. Si mon ami me dit « Toi, tu ne te remets jamais en question », passé le moment de colère et de défense, je vais sérieusement y réfléchir, me demander s’il n’a pas au fond raison, si je ne suis pas ainsi – alors que je n’accepterais cette remarque de personne d’autre. Quand il s’agit d’ami, on sait qu’on est en face de quelqu'un qui s’intéresse réellement à nous ; de quelqu'un qui fait ce qui est en son pouvoir pour que nous allions bien et qui ne veut pas nous faire de peine ; de quelqu'un qui est sincère avec nous, qui ne dira pas des choses agréables pour nous flatter s’il ne les pense pas. Il est la personne la mieux placée pour nous dire en face quand nous nous fourvoyons, et c’est lui qu’on écoutera réellement. Quelqu'un qui me fait des reproches et qui ne m’aime pas, il est évident que je ne tiendrais pas compte de ce qu’il dit ; quelqu'un qui ne me connaît pas, je peux toujours contester ses propos en disant que après tout, je me moque de ce qu’il pense de moi, et qu’il m’a vu trop peu de temps pour se faire une idée juste sur moi. Avec un ami, ce n’est plus possible. Ce qui ne veut pas dire que ses remarques sur moi seront paroles d’évangiles ; ce qui veut dire seulement que je suis obligé de me remettre en question si c’est un ami qui me parle – car je suis important à ses yeux et il est important à mes yeux.

 

 

Après avoir analysé l’obstacle à la connaissance de soi et dit de quelle manière il lui semblait possible de passer outre, Aristote termine le texte en confirmant sa thèse avec un dernier paradoxe.

 

 

Le sage a-t-il encore besoin d’ami pour parvenir à la connaissance de soi ? A priori non, mais en fait oui. Voyons cela, puis nous proposerons une appréciation critique sur l’ensemble. du texte.

Aristote généralise sa thèse : ce biais par l’amitié vaut pour tout homme, y compris pour les plus sages d’entre nous. Pourquoi cette précision à la fin du texte ? Pour répondre à une objection. En effet, Aristote a dit que « pour beaucoup d’entre nous », nous manquions d’objectivité dès qu’il s’agissait de nous juger nous-mêmes. Mais pour ceux, plus rares, qui ne tombent pas dans ce travers ? Ceux qui sont naturellement sans ménagement pour eux-mêmes, qui sont plus indulgents pour les autres que pour eux-mêmes – sans pour autant tomber dans l’extrême inverse en étant toujours mécontents d’eux. Après tout, ces gens là existent. Si l’on suit les propos d’Aristote, il pourrait sembler que l’amitié n’ait plus sa raison d’être dans la connaissance de soi, pour ceux-là. Mais Aristote ne va pas jusque là. « L'homme qui se suffit à lui-même » a comme tous les autres besoin d’amis pour se connaître – l’homme qui se suffit à lui-même, c’est à dire le sage, celui qui se corrige tout seul, qui n’attend pas que les autres lui fassent des reproches pour juger qu’il a mal agi, qui n’a pas besoin du regard des autres pour voir ses limites et avoir un jugement droit. Aristote pourrait s’en sortir en disant que la question ne se pose pas parce qu’un tel homme n’existe pas : la sagesse est un idéal, et de ce fait même inaccessible. Mais sa réponse est que même si un tel homme existait, il aurait quand même besoin d’ami pour parvenir à la connaissance de soi.

En quel sens dit-il cela ? Peut-être en ceci que même si certains sont naturellement plus lucides que la moyenne, ils ne peuvent acquérir la sagesse qu’avec du temps, en ayant rencontré d’autres personnes, en s’étant heurtés à des épreuves réelles, bref en ayant vécu. Autrement dit, même pour les plus doués d’entre nous, on ne naît pas sage, on le devient. La démarche de la connaissance de soi et de la construction de soi vaut pour tous, et à ce titre, les sages eux-mêmes ont besoin d’amitié comme tout le monde, dans la construction même de leur sagesse. Mêmes sages, ils n’en restent pas moins humains. Ce serait les assimiler à des dieux que de croire qu’ils se suffisent totalement à eux-mêmes. Et cette assimilation n’a pas de sens. Ou dit autrement, en tant qu’il se connaît, le sage n’a plus besoin de personne ; mais en tant qu’il a dû conquérir cette connaissance, il est forcément passé par des amis. Et quel serait le sage qui verrait l’amitié sans valeur sous prétexte que l’ami ne peut plus lui être utile ? Ne serait-ce pas une incompréhension profonde de la nature de l’amitié, et donc un manque évident de sagesse ? Aristote conclut donc son texte en disant que paradoxalement, celui qui se suffit à lui-même (le sage) ne se suffit pas à lui-même (il a besoin d’amitié). Et de fait, Socrate, considéré comme un sage, est toujours montré dans les Dialogues entouré d’amis ; Epicure, malgré sa complète indépendance au niveau de la pensée, ne concevait pas sa vie sans amitié…

Reprenons les enseignements qu’on peut retenir de ce texte. Aristote ne dit pas que l’opinion que mes amis ont sur moi est plus juste que l’opinion que j’ai de moi, ni qu’ils sont à l’abri de toute erreur quand ils parlent de moi. Il n’invite pas à remplacer mon jugement propre par celui de mes amis ; ce serait absurde : personne ne pourra jamais me connaître à ma place, faire le travail à ma place. Aristote dit ceci : celui qui veut vraiment se connaître devra tenir compte, dans ses jugements sur lui-même, du jugement de ses amis. Il faut garder son jugement propre, mais le corriger sans cesse, l’améliorer sans cesse ; et pour cela, avoir des amis est ce qu’il y a de mieux. De même qu’un miroir, nécessaire pour prendre connaissance des traits de mon visage, ne rend pas superflu mon regard (si je n’utilisais pas ma vue, je ne me verrais pas, même en possédant un miroir), de même un ami, nécessaire pour prendre connaissance de soi, ne rend pas superflu mon jugement. Et un ami peut parfois se tromper sur nous (contrairement au miroir qui reflète notre visage tel qu’il est). Bien sûr, cette compréhension des choses suppose qu’on ait affaire à une amitié au sens plein du terme : où chacun garde son jugement propre et sa lucidité, où on ne laisse rien passer des erreurs de l’autre, précisément au nom de l’amitié. Dire qu’une telle amitié est rare et ne peut donc pas nous aider concrètement à la connaissance de soi, cela confirme les propos d’Aristote : c’est parce que l’amitié réelle est rare que la connaissance de soi est si difficile.

 

 

Toute la réflexion d’Aristote repose sur ce paradoxe : pour une connaissance de soi par soi, il faut nécessairement passer par quelqu'un d’autre que soi. Moi seul peux me juger et me connaître, personne ne pourra me donner la clé dans un discours que je n’aurais qu’à apprendre ; je suis seul juge. Mais pour que ce jugement puisse se construire, s’étoffer, il faut tenir compte du jugement de mes amis. A une époque où on ne connaissait encore rien de la psychanalyse, le texte d’Aristote permet de comprendre comment la connaissance de soi est vraiment possible. Et de fait, n’y a-t-il pas de nombreuses sociétés sans psychologues (c’est peut-être même le cas le plus fréquent), où l’on s’en passe très bien, alors que dans aucune société on ne se passe d’ami ?

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Corrigés de commentaire de texte

Commenter cet article

mama 30/12/2013 22:33


Bonjour, j'ai une explication de texte a faire sur le même texte, cependant je ne comprend pas si un homme qui se suffit à lui même est un sage ou quelqu'un qui s'aime, qui est vaniteux et qui
aurait donc besoin d'amitié pour se connaître ?

Fab 28/11/2012 15:49


cher(e) auteur, je te remercies pour ton explication de texte qui m'a beaucoup aidée dans un devoir