Suffit-il de se conformer aux lois pour être juste ?

Publié le 14 Février 2013

Afin d'enterrer son frère Polynice, Antigone, dans la pièce de Sophocle, désobéit aux lois de la cité édictées par Créon.  Pour le spectateur de cette tragédie cette conduite parait héroïque et juste ; elle révèle dès lors que la justice ne se confond pas avec le respect d'une stricte légalité. 

Cet exemple permet d'aborder dans toute sa complexité la question : « suffit-il de se conformer aux lois pour être juste ? ». Notons déjà que si Antigone refuse de se soumettre à la loi de sa cité, c'est parce qu'elle entend avant tout respecter la loi de sa conscience. Elle fait passer la loi de sa famille et le respect des morts avant la loi de sa cité.

 Ainsi conviendra-t-il de s'interroger sur la notion de loi, qui renferme plusieurs sens.  Si la fin recherchée est d'être juste, le moyen se trouve-t-il dans une conformité aux lois ? Mais de quelles lois s'agit-il ?

En fait, dans sa formulation, la question nous invite à aller plus loin encore.  La conformité aux lois est-elle une condition nécessaire, mais aussi suffisante, pour être juste ? En d'autres termes, agir conformément aux lois les plus morales n'est peut-être pas encore suffisant pour répondre à la question « Qu'est-ce qu'être juste ? ».

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 Plan détaillé

 I. La conformité à la loi gage d’une justice institutionnelle mais pas suffisante pour être juste

 

a)Les lois qu’un pouvoir commun se charge de faire respecter, permettent à une société de se conserver. Ne pas s’y conformer c’est menacer l’ordre social et la sécurité. Si les hommes ne se conformaient pas aux lois, ils sombreraient dans la terreur de la guerre de tous contre tous, dans l’injustice permanente d’une vengeance sans terme.

 

b) Mais les lois positives sont arbitraires. Elles varient d’un pays à l’autre, d’une époque à l’autre or la notion de justice suppose celle d’universalité. Comment être juste en respectant des lois relatives à un pays ? Cependant, il n’existe pas de code législatif absolument juste et moral. Prétendre établir de telles lois c’est risquer de conduire à la dictature et à l’intolérance comme cela c’est vu pendant la période de la Terreur. Il faut accepter que les lois humaines sont souvent faillibles et donc même imparfaites s’y conformer. Etre juste c’est participer au maintient de la paix en nous conformant aux lois positives du pays auquel nous appartenons, c’est contribuer au bon fonctionnement de la justice institutionnelle. cf texte de Pascal sur les grandeurs d'établissement

 

c) Mais derrière la conformité apparente à la loi, on peut distinguer deux intentions très différentes.

-  On peut se conformer activement à la loi : par souci de justice, parce que l’on comprend l’importance de la loi pour le bien de tous.

-  Mais on peut aussi se conformer à la loi par crainte de la sanction et pour préserver sa tranquillité.  Ainsi dans la République de Platon, Glaucon soutient-il que les hommes ne sont pas justes volontairement.  Dès qu'il a le pouvoir de mal faire sans crainte, le sage lui-même ne résiste pas. Qu'on lui donne licence comme à ce Gygès dont parle la fable, de se rendre invisible à son gré ; on se rendra vite compte que sa conduite ne diffère en rien de celle de l'injuste, ce qui prouve que la conformité à la loi n'est pas un critère suffisant de justice.

 

Transition : La conformité extérieure à la loi n'est pas un critère suffisant pour garantir la justice d'une action.  Il faut s'interroger sur les intentions de celui qui agit.  Est-ce par égoïsme ou par véritable souci de justice que l'on se conforme à la loi ? De plus, celui qui agit pour préserver sa tranquillité se conforme toujours à la loi tandis qu'il arrive à l'homme juste de s'y opposer.  Quel est alors le critère qui nous assure qu'une action est juste ?

 

 

 

II) Etre juste : se conformer à la loi morale.

a) Dans une action juste ce qui importe ce n’est pas d’abord la conformité à la loi.

Ex : Lorsqu'une personne est en danger il n'est pas besoin de consulter la loi pour savoir qu'agir justement c'est lui porter secours. Etre juste c’est savoir écouter la voix intérieure de sa conscience morale et non l’ordre extérieur de la loi. La conformité à la loi résulte de l’action juste mais n’en est pas la condition.

 

b) Pour être juste il faut parfois s'opposer aux lois positives. Quand il s’agit de lois injustes qui favorisent les inégalités, les privilèges de certains aux dépends des autres. Lois qui  contredisent le respect de la personne humaine. Lois qui deviennent une menace pour l’ordre social car elles ne sont pas respectables et risquent de n’être pas respectées et d’engendrer le chaos.

Ex. : Antigone, Le résistant pendant la deuxième guerre mondiale, ceux qui se sont opposés à l'apartheid en Afrique du Sud.

 

c) La loi morale.

Comme le montre Kant dans les Fondements de la métaphysique des moeurs, par la loi morale nous avons la possibilité d'échapper à l'emprise de l'intérêt particulier pour n'agir qu'en fonction de l'intérêt général. Nous ne sommes pas mus par une intention et un intérêt purement égoïste. Celui qui agit moralement est capable de renoncer à son intérêt.

Impératif catégorique : « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ».

Pour guider le choix de mon action je dois me demander si tous pourraient en faire autant.

 

Transition : On peut donc affirmer que la conformité à la loi morale ou impératif catégorique est un critère qui permet de garantir la justice d'un acte.  Cependant s'il semble que ce critère soit nécessaire, peut-on affirmer qu'il soit également suffisant ?

 

III) La conformité à la loi morale ne suffit pas.  La justice se dépasse dans la sagesse et l’amour.

a) Etre juste ce n’est pas appliquer machinalement une loi, si juste soit-elle par ailleurs. Il ne suffit pas de faire rentrer un cas particulier sous une loi générale. C'est le problème du légaliste : appliquer des lois justes à la lettre, sans réfléchir, c'est parfois devenir injuste.

 Ex. : Javert, dans Les Misérables. A force de vouloir faire respecter la justice, il devient injuste à l’égard de Jean Valjean pour lequel il n’a aucune compréhension, aucune compassion.

 

b) Les lois sont universelles et générales, elles ne sauraient suffire à prendre en compte la diversité des cas particuliers. La justice n’applique pas mécaniquement les lois comme pourrait le faire un ordinateur. Lors d’un procès, elle s’efforce d’être attentive à la singularité du cas, elle prête attention aux circonstances atténuantes.

 

c) Etre juste ce n’est pas se contenter de se conformer extérieurement aux lois. La justice s’accompagne d’une réflexion active et non d’une simple conformité passive. Il faut réfléchir au sens de la loi, s’interroger sur son fondement moral. Permet-elle l’égalité, l’universalité, le bien commun, le respect de la personne ? Etre juste c’est aussi avoir la capacité d’être attentif à chaque cas particulier ; trouver, inventer l'attitude qui convient aux situations uniques que l'on rencontre. Ainsi l'acte de générosité de Myriel tout à l'opposé de Javert dans les Misérables. La justice se dépasse dans le pardon et l'amour.

 

Conclusion :

Pour être juste la conformité à la loi est une condition nécessaire, lorsque cette loi ne remet pas en cause la valeur morale du respect de la personne. Mais elle n’est pas pour autant une condition suffisante. Etre juste c’est bien plus que se conformer passivement à une loi. Cela suppose un effort sur soi : la réflexion,  la quête de la sagesse dans la mise à distance de ses passions égoïstes. A cette condition la justice qui est attention aux autres, capacité de compassion et de pardon devient possible.

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Corrigé de dissertation

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jean-louis 08/01/2016 14:56

Ce qui relie la loi et la morale (ou la justice), c'est l'idée d'un bien commun. Mais le bien commun, lui aussi, est affaire de culture, de conditionnement. Ce qui parait incontestablement bien ici (porter secours à quelqu'un en péril de mort) peut n'être pas bien ailleurs. C'est plus que la réflexion de Montaigne sur la vérité par rapport aux Pyrénées, il faut se reporter à l'attitude de Pyrrhon ignorant un ami qui se noie.
La morale, le bien, la justice, tout cela ce sont des concepts culturels. Le bien commun ou général est une pensée comme une autre.
Prenons l'exemple de l'Etat pour montrer le problème.
La loi est justement censée exprimer, représenter, décliner ce qu'une culture appelle bien commun. C'est ce qui la légitime. Et l'Etat fait la loi, il définit donc le bien sans guère demander son avis à la population. Et donc il prescrit les conduites à adopter en fonction de cela. Tuer est bien dans un cas, mal dans l'autre.
L'idée que l'Etat agit toujours pour le bien commun, et que ses lois sont justes l'autorise à prélever tout l'argent qu'il veut dans nos poches sans avoir à démontrer quoi que ce soit ou à demander quelque permission que ce soit.
Bref, l'Etat ainsi, est au-dessus de la loi.