Quelle part de lui-même le comédien met-il dans son jeu?

Publié le 3 Octobre 2010

 

 

Texte d'Eloïse Tréand, élève de terminale L.

 

Le théâtre, c'est, pour le comédien, jouer un rôle. Alors le comédien n'est plus lui-même. Le public ne voit pas le comédien, mais le personnage. Mais est-ce bien vrai ? Le comédien peut-il vraiment devenir autre ? Sinon, dans quelle mesure est-il lui-même et le personnage ?

J.Lecoq et masque neutreJacques Lecoq, masque neutre

 

Pour jouer, le comédien doit être dans un état d'esprit particulier. En effet, il doit s'oublier pour « se glisser dans la peau du personnage ». Cela paraît improbable qu'un comédien puisse bien jouer un roi alors qu'il pense sans arrêt à son devoir de maths pour le lendemain. Il doit devenir un autre, faire abstraction de lui-même. Mais est-ce vraiment possible ? Le comédien arrive sur scène avec son histoire, ce qu'il a vécu, ce qu'il vit, mais il doit cependant s'approprier l'histoire et le vécu du personnage, ainsi que ses pensées, ses opinions, éventuellement sa religion, même si cela ne lui correspond pas.

Peut-être qu'avoir vécu une expérience semblable à celle du personnage permet de le jouer avec plus de naturel. Cependant, est-ce une bonne chose que d'assimiler ses propres ressentis à ceux du personnage, et donc de se servir de ses souvenirs concernant ces ressentis pour les faire apparaître sur scène ? Pour Diderot, la réponse est clairement négative. Dans Le Paradoxe sur le comédien, le philosophe explique qu'un comédien peut jouer "d'âme" ou "de réflexion". Le jeu d'âme consiste à ressentir exactement les émotions du personnage ; le jeu de réflexion consiste au contraire à imiter parfaitement le ressenti, il nécessite beaucoup d'observation de la nature humaine. Il conviendrait donc d'imiter parfaitement les émotions du personnage, sans les ressentir, de faire croire au naturel, sans l'être. Là est la difficulté de ce jeu. (lire un extrait du Paradoxe sur le comédien)

Et cependant, lorsque le comédien joue la colère, il s'échauffe, son pouls s'accélère, sa voix enfle... il n'est pas en colère, mais son corps l'est. Il peut aussi se laisser emporter, quelques secondes, pas plus, avant de reprendre conscience de la scène, du public, du théâtre. Le comédien s'approprie alors, durant très peu de temps, l'émotion de son personnage.

Mais il n'est jamais question d'y mêler ses propres émotions ; celles-ci changent, et ce qui nous faisait fondre en larmes il y a quelques mois ne nous fait aujourd'hui plus rien ; on ne peut donc pas s'appuyer dessus pour espérer un jeu naturel. Comme le montre Diderot le comédien qui vivrait les émotions de son personnage en y mêlant les siennes serait beaucoup trop inégal dans son jeu, car tantôt elles vibreraient en lui et tantôt il ne sentirait plus rien. La répétition des représentations risquerait en outre de le rendre de plus en plus mauvais car comment se laisser saisir par la même émotion tous les soirs?

Le comédien doit donc ne faire qu'imiter les émotions du personnage, parfois accepter l'émoi né de cette imitation, mais toujours se souvenir qu'il est sur scène, en train de jouer les émotions d'un personnage qui n'est pas lui.

 

Mais si le comédien a la capacité de mettre de côté ce qui le caractérise (histoire, vécu, pensées...), il y a par contre une partie de lui qu'il ne peut pas oublier, avec laquelle il est obligé de composer : son corps.

Une comédienne, malgré toute sa bonne volonté, ne pourra se transformer en vieil homme. C'est ici que le costume intervient. Le costume permet transformation du comédien. Il lui permet de se sentir autre, de devenir le personnage. Le costume permet vraiment de sortir de soi pour "être" le personnage. Une jeune fille restera toujours dans son corps de jeune fille, mais le costume lui permettra d'emprunter l'apparence d'un vieillard, en faisant oublier au spectateur - et à la comédienne - qu'il s'agit du corps d'une jeune fille.

A la comédienne aussi, car, lorsque le costume est enfilé, elle ne peut se sentir égale à elle-même, elle a alors conscience de partager son corps avec le personnage - ici un vieillard. Le comédien est le personnage lorsqu'il porte son costume. L'apparence extérieure joue un rôle sur l'intériorité du comédien qui devient autre en portant les habits d'un autre [comme l'explique Léa Faivre dans son texte sur les costumes].

Avec ce costume vont toute une série de caractéristiques propres au personnage, des intonations, une démarche, une posture... La jeune fille ne pourra jouer correctement si elle se tient comme au naturel.

Parmi ces caractéristiques, la moins importante n'est pas la voix, les intonations, l'accent du personnage. Car la voix du comédien est un autre facteur important : il ne peut complètement la contrefaire, mais il a par contre la capacité de la moduler, la rendre plus grave, plus aigüe, plus forte ou la murmurer, mais il reste toujours une « base », propre à chacun.

 

Du personnage, le comédien peut s'approprier la mentalité, les paroles, les gestes, mais c'est au personnage de s'adapter au corps du comédien. Jouer un rôle, au théâtre, c'est accueillir un personnage dans son corps et lui permettre de l'utiliser comme il l'entend, c'est-à-dire le transformer - en apparence - avec un costume, une démarche, lui faire exprimer des émotions, des opinions, mais en restant dans ce cadre immuable du corps du comédien.

Publié dans #Texte libre

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Léa 05/10/2010 22:11


Théâtre quand tu nous tiens !