Pourquoi la conscience?

Publié le 10 Mai 2011

 

 

Un commentaire d'Emilie Jan, TS1. Lire le texte de Nietzsche sur Philomène

 

A travers cet extrait consacré à la conscience, Nietzsche confirme à nouveau sa volonté de toujours chercher au-delà de l’entendement humain, et il instaure l’idée d’une part non consciente de l’Homme, un peu avant que Freud ne mette en place l’hypothèse de l’inconscient. L’auteur s’interroge sur la nature et l’origine de la conscience. Selon lui, la pensée consciente n’est qu’une infime partie de la pensée humaine que l’Homme a été contraint de développer pour survivre. Il explique en premier lieu les raisons de l’apparition de la conscience, puis sa part relative et qualitative dans la pensée. Mais si sa thèse se trouve vérifiée, comment se connaître soi-même ? Es-il nécessaire à l’Homme de savoir ce qu’il pense et ce qu’il sait ? Doit-on chercher un moyen de faire parvenir à notre conscience un maximum de nos pensées, sentiments ? Faut-il chercher à expliquer la part non consciente de notre pensée ?

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Pour Nietzsche, la conscience n’a qu’une utilité restreinte, puisqu’elle s’est développée dans le seul but de savoir ce dont on avait besoin, et de le communiquer aux autres.

En effet, il déclare dès le départ que sa seule qualité est de permettre la communication entre les Hommes. Il semble évident de lui reconnaître cette qualité, étant donné que la partie non consciente de l’individu n’a pas accès au langage. C’est grâce à la conscience que l’Homme développe cette faculté. De plus, la conscience de soi va de pair avec la conscience du monde qui nous environne et plus particulièrement, des autres individus. Sans la conscience, nous n’aurions pas la capacité de nous différencier, de nous distinguer des autres, comme un enfant au début de sa vie, qui ne croit ne former qu’un avec sa mère. La conscience permet donc non seulement d’accéder au langage, mais aussi en plus de réaliser que d’autres personnes existent extérieurement à nous, et que nous pouvons communiquer avec elles. Cette qualité est la seule possédée par la conscience, d’après Nietzsche, et il affirme qu’un Homme solitaire aurait facilement pu s’en passer. En effet, mis à part cette possibilité de communiquer, que nous apporte notre conscience ? Plusieurs philosophes justifient l’intérêt de la conscience par la capacité de distinguer le bien du mal, mais sachant que ces concepts n’étaient pas pour plaire à l’auteur qui tentait de raisonner “par delà bien et mal”, on comprend qu’il n’y fasse pas allusion ...

Pour lui, la seule raison qui a fait naître notre conscience est un besoin. Il précise le concept de conscience qui désigne uniquement une partie de nos actes, de nos pensées et de nos sentiments, la seule partie qui nous est accessible, que l’on connaît. En distinguant l’Homme des animaux, il souligne la vulnérabilité de celui qu’il appelle “le plus menacé des animaux”. Effectivement, dans la nature, l’Homme semble bien démuni face aux autres espèces : il ne possède ni les crocs, griffes ... des prédateurs, ni la rapidité des proies, ni les poils, plumes ... qui le protégeraient du froid ... Cependant, l’Homme possède une conscience. Seul il n’aurait pas survécu. C’est l’organisation entre un groupe d’individus qui a permis son évolution. Mais pour avoir le secours d’autres personnes, il lui faut se faire comprendre, savoir passer de ses sensations à leur expression intelligible, afin d’être aidé. Cette communication n’est possible qu’entre individus conscients. Pour revenir sur l’exemple du nourrisson qui n’a pas encore développé cette faculté, il est parfois difficile de savoir ce dont il a besoin, puisqu’il ressent des choses, mais ne peut pas nous les communiquer, et on se sent parfois impuissant devant lui ...

De plus, cet enfant dont nous prenons l’exemple n’est pas forcément conscient de son besoin, il ne sait pas forcément lui-même ce qu’il lui faut. C’est à cela que la conscience s’emploie ; nous faire savoir ce que l’on ressent, ce que l’on sait, ce que l’on pense. A titre individuel, nous avons donc besoin de notre conscience pour savoir ... de quoi nous avons besoin ! Un sentiment, une pensée, doit remonter “à la surface de notre conscience”, comme il avait été dit plus haut dans l’extrait, afin de pouvoir être exprimée, analysée et communiquée. L’idée de Nietzsche paraît donc évidente ; il faut prendre conscience, savoir nous même ce que nous vivons et ce qui peut nous aider, si l’on veut pouvoir demander ce qu’il nous faut. C’est bien là que réside le travail des psychanalystes, puisqu’ils tentent de faire revenir la part non consciente de l’individu à sa conscience, afin de savoir comment l’aider –si l’on simplifie le travail psychanalytique bien sur ...-

Mais cette conscience si précieuse à l’Homme, est-elle capable d’accéder à n’importe quelle pensée, sensation, ... d’une personne ? Comment contrôler ce qui est conscient et ce qui ne l’est pas ? Quelle part de nous est consciente ?

 

 

 

Nietzsche, comme d’autres après lui, estime que la conscience représente une part minime et, de plus, de mauvaise qualité, de la pensée humaine, ce qui relativise son importance.

Pour lui, nous sommes constamment en train de penser, de ressentir des choses, mais nous ne nous en rendons pas forcément compte. Si nous ne savons pas, à certains moments, que nous pensons, cela signifie que la conscience est limitée : nos pensées sont présentes à tout instant, mais nous ne le savons pas toujours ; notre conscience n’est pas active en continu. L’exemple qui nous viendra le plus spontanément, bien sûr, est le rêve ; on y pense, on y ressent des émotions, mais on l’oublie ensuite, et lorsque l’on est dans un rêve, on n’est pas conscient d’être dans ce rêve. Les rêveries également vont au-delà de notre conscience : on peut avoir un instant d’oubli de la réalité présente, s’évader à l’intérieur de notre tête ... puis d’un coup, revenir à la réalité, prendre conscience qu’il vaut mieux se concentrer sur l’endroit, le moment, et sur ce qu’on est en train de faire ! En somme, la conscience est loin d’englober toutes nos pensées et tous nos sentiments, qui se manifestent en nous sans que nous le sachions, aux moments où notre conscience n’est pas ou peu active ...

Ainsi, quantitativement, Nietzsche déclare que la conscience “ne représente que la partie la plus infime” de la

pensée humaine. Pour reprendre la citation de Freud (qui lui est postérieur, mais développera la même idée), la conscience n’est que « la partie émergée de l’iceberg ». Devant la masse de pensées humaines, la conscience ne représente qu’une part peu importante.

A cette critique, Nietzsche ajoute celle de la qualité. Non seulement les pensées conscientes sont peu nombreuses, mais en plus elles sont superficielles et mauvaises. D’après l’auteur, la conscience est la partie visible de nos pensées, mais comme souvent, les apparences sont trompeuses. La partie que l’on voit est loin d’être la meilleure. Cela peut nous paraître surprenant, étant donné que l’on se base sur elle, que c’est la seule partie de nous même que nous connaissons ! Pourquoi la conscience serait-elle la mauvaise partie de nos pensées ?

Nietzsche explique enfin simplement qu’elle n’est pas bonne car c’est la seule de nos pensées qui s’exprime en paroles. Nous avons vu plus haut qu’à la naissance, on existe, on pense, on ressent, mais on n’a pas encore de conscience et on ne parle pas. Cela pose un premier problème : si notre vie commence avant l’existence de notre conscience, cette dernière se trouve, dès le début, incomplète. Notre pensée qui s’est développée durant les premières années de notre vie n’a pas été traduite par le langage –puisqu’on ne savait pas parler- et nous n’en avions pas conscience. Ainsi, notre conscience faillira à expliquer certaines de nos pensées, de nos sentiments, relatifs au début de notre vie.

Pour Nietzsche, une pensée qui s’exprime en paroles est imparfaite. Cela se comprend aisément lorsque l’on a déjà fait l’expérience d’un sentiment, ou d’une pensée, que l’on ne peut exprimer par les mots. On aura beau nous répéter sans cesse la citation de Boileau « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », il est parfois impossible de trouver les bonnes paroles pour exprimer quelque chose. De nombreuses personnes pensent ainsi que les sentiments tels l’amour, ou même la haine, transcendent le langage. Un grand nombre de nos pensées serait d’un autre ordre que la pensée consciente. Et bien entendu, pour Nietzsche, les pensées inexprimables en paroles sont les meilleures.

Il ajoute le fait que ces paroles sont en fait des signes d’échanges, qui permettent, comme il l’a dit plus tôt, de communiquer, de partager des pensées. Mais ces signes, pour être compris de tout le monde, doivent être de même nature. La conscience, d’après Nietzsche, semble être un outil universel. Mais alors, elle ne peut être utilisée pour caractériser l’individu. En effet, elle se partage, alors que certaines pensées, certaines sensations, propres à une personne, sont trop singulières, trop personnelles pour être comprises par d’autres, voire par soi-même ! Cela confirme bien l’origine de la conscience, qui est utilisée comme outil pour se comprendre et se faire comprendre, mais qui, en réalité, ne nous révèle qu’une petite partie de nous, et surtout, qui ne nous montre que le plus facile à comprendre, la seule part –infiniment restreinte- de nous qui soit interprétable et exprimable en mots.

 

 

 

 

A travers son analyse du concept de conscience, Nietzsche est l’un des premiers à relativiser la part prise par la conscience dans la pensée humaine. La seule qualité qu’il lui reconnaît est de permettre à l’Homme de communiquer afin d’être secouru et de subsister, mais il estime que la conscience n’est qu’une infime partie de l’Homme qui, de plus, révèle mal ou pas du tout la part cachée. Cette vision des choses explique peut-être pourquoi son célèbre personnage dans Ainsi parlait Zarathoustra accorde tant d’importance aux rêves, aux pressentiments… Comme s’il se laissait diriger par une part de lui-même qu’il ne comprenait pas… lui-même !

Rédigé par Emilie Jan

Publié dans #Corrigés de commentaire de texte

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