Nicolas de Staël, art abstrait ou figuratif?

Publié le 23 Juillet 2010

 

  Des oeuvres de Nicolas de Staël (période de 1946 à 1955) sont exposées à la fondation Gianadda jusqu'au 21 novembre 2010. de-stael_parc_de_sceaux.jpg

                                                                     Nicolas de Staël, Parc de Sceaux, 1952

 

Ce tableau se trouve juste à la transition entre la période abstraite et la période figurative de Nicolas De Staël mais à vrai dire cette distinction n'a pas grand sens chez ce peintre qui a justement cherché à brouiller les pistes, qui a peint à la frontière entre l'abstrait et le figuratif.

C'est cette frontière qui est intéressante. Quand le tableau cesse-t-il d'être abstrait pour devenir figuratif? A partir de quel moment représente-t-il quelque chose? Qu'est-ce qui nous fait dire qu'il fait référence à autre chose qu'à lui même, à une réalité qui lui est extérieure et qu'il représente?

L'art figuratif serait une représentation de la réalité, le peintre représenterait des personnages ou des paysages comme Courbet par exemple dans l'enterrement à Ornans. L'art serait donc imitation du réel. Dans ce cas pourquoi ne pas dire avec Platon que l'original vaut mieux que la copie? Selon ce point de vue la pomme posée sur la table vaut mieux que son imitation par Cézanne. On dira que ce qui vaut dans la représentation c'est qu'elle est bien faite, l'artiste illusionniste nous la fait saisir comme si elle se trouvait devant nous. Mais l'art dans ce cas ne serait qu'une technique du peintre facilement supplanté par la machine et en l'occurrence par l'appareil photographique.

Si l'art figuratif se contente de copier le réel comme l'affirme Platon, sans rien y ajouter qu'une pâle imitation, l'art abstrait pour sa part semble plus libre. Il ne copie rien, il vaut pour lui même et il ajoute quelque chose à la réalité. En effet il n'est pas copie mais création, il n'est pas représentation mais présentation de ce qui n'existe comme rien d'autre. Il présente des formes, des couleurs qui jouent et vibrent librement entre elles et que l'artiste nous donne à contempler. Il nous fait pénétrer dans un monde qui est le sien sans modèle, sans point de repère avec l'extérieur, ainsi le peintre Rothko qui fait chanter ses couleurs flamboyantes. Le spectateur contemple alors un monde qu'il ne connaît pas et qu'il tente d'ailleurs de s'approprier, retrouvant parfois du figuratif comme il arrive lorsque contemplant les nuages nous y trouvons des formes qui nous parlent, cherchant un sens ou n'en cherchant pas, se laissant simplement aller au mouvement de ses sensations. Dans l'art abstrait rien n'est fixé, libre au spectateur d'inventer, de ressentir, de laisser aller, de rêver.

Pourtant l'art figuratif comporte aussi sa part de rêve et de liberté. La vision de Platon était certainement très réductrice car l'art même s'il imite, invente et crée. Ce serait illusion de croire qu'une imitation fidèle de la réalité soit possible, d'ailleurs on reconnaît le style des grands peintres figuratifs ou réalistes. Goya, Velázquez, Manet, Courbet, Hopper représentent bien la réalité mais ils la représentent chacun à sa manière ce qui montre bien qu'il ne se contentent pas d'imiter de façon purement neutre et fidèle une réalité qui n'existe pas en soi mais toujours à travers un regard et l'on pourrait dire la même chose du photographe. L'artiste nous donne un regard pour contempler le monde, un certain regard. Avez-vous remarqué qu'en sortant d'une exposition vous voyez le monde qui vous entoure avec les yeux du peintre que vous venez de quitter?

Ce tableau « Parc de Sceaux », Nicolas de Staël aurait pu l'appeler « composition » comme bon nombre de ses oeuvres précédentes, ce titre neutre n'aurait donné aucune piste au spectateur, celui-ci aurait alors contemplé le jeu des couleurs et des formes laissant libre cours à ses sensations et peut-être à son imagination.

Mais avec ce titre « Parc de Sceaux », Nicolas de Staël nous donne une petite indication pour faire notre chemin dans la toile. Ces formes et ces couleurs que nous pouvons contempler renvoie à une réalité extérieure qui est aussi intérieure. Le jeu sur la frontière entre abstrait et figuratif montre que la distinction extérieur/intérieur n'est pas tranchée. Nous ne sommes pas extérieur au monde qui nous entoure, celui-ci existe aussi en nous et nous constitue de l'intérieur. « Parc de Sceaux » le spectateur, avec ces mots peut laisser vivre les images qui le parcourent et revenir dans un jeu dialectique à ce que le peintre lui présente ici. « Parc de Sceaux » non loin de Paris, de grands arbres, chênes, hêtres, tilleuls, marronniers, bouleaux, platanes, des allées profondes. « Parc de Sceaux » le tableau présente des formes verticales au contours hésitants dans des nuances de bleu . Au bas du tableau une forme donne l'impression de profondeur, un chemin pour nos pas? Les images de notre enfance peut-être, lorsque nous aimions parcourir les bois, nous allonger et regarder vibrer les nuées à travers les feuillages. Des images un peu inquiétantes aussi mais excitantes, la nuit les troncs bleus éclairés par la lune. Une lueur qui appelle, la forêt est si dense qu'il y fait nuit toujours.

Le peintre nous parle du monde, en nous invitant à le contempler à travers ses yeux, il nous parle aussi de nous, un monde, une forêt où l'on se trouve en se perdant.

 


Publié dans #Texte libre

Commenter cet article

René Chabrière 26/05/2012 22:52


En  lisant l'article,  je me pose  la question, pourquoi y a-t-il toujours un débat entre le figuratif  et le non figuratif ?


Peut-être  que pour un peintre  ça  ne pose pas  tant  de problèmes que celà,  voir Diebenkorn, Jackson Pollock, et bien d'autres


 


  c'est plutôt  le  spectateur, qui, dans le  second  cas, n'a pas les  repères familiers,  qui associent le pictural, à une image, c'est à dire une 
représentation...


attitude  que nous n'avons absolument pas  avec la musique.


 


Au sujet de De Staël, les circonstances de sa mort sont peut-être dûes à ce dilemne, ou en tout cas, l'aller-retour  entre le figuratif  et le non figuratif, débat qu'il semblerait
n'avoir pas pu résoudre...


 


C'est donc à
cette occasion que je lui rends  hommage  dans ce post...

Michèle Gzo 03/05/2012 14:22


Je tombe par hasard sur cette page et ce commentaire : quelle belle surprise ! C'est magnifiquement écrit, et surtout tellement cohérente l'analyse des rapports (ou non) entre figuratif et
abstrait.


Si vous permettez, je resservirai cette argumentation à ceux qui critiquent ma peinture abstraite au prétexte que, mes toiles ne représentant rien de compréhensible, ce n'est pas de l'art !


Encore bravo ! Et merci !


 


Michèle