Montaigne et la contradiction

Publié le 14 Février 2014

 

Un commentaire d'un passage des Essais de Montaigne par Sarah Grémillon, élève de terminale S2. Merci à elle pour sa réflexion! Nous nous efforcerons de mettre en pratique les idées qu'elle expose lors des prochains débats en classe!

 

« Les contradictions des jugements ne me blessent ni ne m'émeuvent : elles m'éveillent seulement et me mettent en action. Nous n'aimons pas la rectification de nos opinions ; il faudrait au contraire s'y prêter et s'y offrir, notamment quand elle vient sous forme de conversation, non de leçon magistrale. A chaque opposition on ne regarde pas si elle est juste ; mais à tort ou à raison comment on s'en débarrassera. Au lieu de lui tendre les bras, nous lui tendons les griffes. Je supporterai d'être rudoyé par mes amis : « tu es un sot, tu rêves ». J'aime qu'entre hommes de bonne compagnie on s'exprime à cœur ouvert, que les mots aillent où va la pensée. Il faut fortifier notre ouïe et la durcir contre la mollesse du son conventionnel des paroles. J'aime une société et une familiarité forte et virile qui sont plaisir dans la rudesse et la vigueur de son commerce, comme l'amour le fait dans les morsures et les égratignures sanglantes. La conversation n'est pas assez vigoureuse et noble, si elle n'est pas querelleuse, si elle est civilisée et étudiée, si elle craint le choc et si elle a des allures contraintes. Quand on me contredit, on éveille mon attention, mais non ma colère : je m'avance vers celui qui me contredit qui m'instruit. »


Montaigne, les Essais, livre III chapitre 8



"Le texte étudié est un extrait du troisième livre des Essais de Montaigne. Dans cet extrait, Montaigne aborde le thème de l’argumentation ainsi que celui de la liberté d’expression et de la recherche de la vérité. En effet, l’auteur soutient que la contradiction de l’autre liée à l’acceptation de ses idées et à la réflexion commune nous permet de nous instruire et d’avancer vers une vérité commune : « quand on me contredit, on éveille mon attention, mais non ma colère : je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit » (lignes 13 et 14). Par ce texte, Montaigne dénonce la faiblesse et la mollesse humaine qui empêchent, restreignent le dialogue, et appelle à l’acceptation de l’autre et de ses idées, tout en débattant fermement pour défendre ses propres pensées sans se laisser submerger par ses sentiments.

En quoi la faiblesse humaine empêche-t-elle l’acquisition de la vérité ?

Dans un premier temps, nous verrons que cette mollesse est issue de la faiblesse humaine, qui occupe une grande place dans la nature de l’être humain, et qu’elle engendre différents comportements dans une conversation. Puis nous aborderons la thèse défendue par Montaigne : pour qu’une conversation soit fructueuse et qu’elle permette d’arriver à un accord commun, elle doit être basée sur la franchise et ne doit pas dépendre de sentiments forts tels que la colère ou la haine.

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D’après Montaigne, l’homme n’aime pas avoir tort. En effet, cela lui montre ses faiblesses qui ne correspondent pas à l'image idéale fabriquée par son ego. Quand il a tort, il se sent rabaissé. En se laissant submerger par sa nature orgueilleuse, il n’accepte plus l’autre et ses idées, persuadé d’avoir raison. Cette conviction d’avoir raison risque de nuire au dialogue, car refusant les idées de son interlocuteur, l’homme va se refermer sur lui-même, ne restreignant ses pensées qu’à ses propres idées et n’écoutant plus l’autre. Lorsque l’on n’est pas d’accord avec les idées de l’autre, on va également chercher à le rabaisser, lui montrer qu’il a tort, sans réfléchir à ce qu’il nous propose. En effet, aux lignes quatre et cinq, Montaigne affirme que « à chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste ; mais, à tort ou à raison, comment on s’en débarrassera ». Ainsi, lors d’un dialogue, l’Homme cherche à se parfaire dans son égocentrisme et il se comporte hargneusement envers l’autre ; « au lieu de lui tendre les bras, nous lui tendons les griffes » (lignes 5 et 6). Par cette phrase, Montaigne nous montre qu’avant même d’entamer une conversation, nous sommes prêts à défendre coûte que coûte nos idées et à les imposer aux autres, au détriment de la recherche d’une vérité commune. Et si nous empêchons notre interlocuteur de défendre ses idées, il risque lui aussi de chercher à nous imposer ses idées, une conversation initialement prévue pour trouver un accord commun risque de tourner en un dialogue de sourd dans lequel chaque interlocuteur cherche à rabaisser l’autre dans le but de se glorifier en pensant qu’il possède déjà la vérité.


Dans cet extrait, Montaigne présente la mollesse comme restreignant également le dialogue. On peut définir deux idées concernant la mollesse : la première est que les Hommes sont trop fainéants pour défendre correctement leurs idées ; chercher des arguments leur demande bien trop de réflexion et de temps, ils préfèrent se contenter de ce qu’on leur propose sans chercher à distinguer le vrai du faux, le bien du mal. Ces Hommes paresseux préfèrent s’appuyer sur les autres, dépendre de ceux qui leurs dictent leurs pensées et leurs actions, sans chercher à prendre leur vie en main. Le second critère associé à la mollesse est la lâcheté. De la ligne onze à la ligne treize, Montaigne dit que « la conversation n’est pas assez vigoureuse et noble, si elle n’est pas querelleuse, si elle est civilisée et étudiée, si elle craint le choc et si elle a des allures contraintes ». En effet, si dans une conversation tout est étudié, préparé pour ne pas blesser son interlocuteur, que les propos mondains remplacent les arguments, alors on ne peut pas exprimer correctement nos opinions. De même, si les interlocuteurs craignent que l’autre se braque face à leurs arguments, alors ils ne vont pas chercher à le contredire et à défendre leur opinion, restreignant considérablement le dialogue. Cette lâcheté est également due à la peur que l’autre s’enferme dans ses idées et rejette les nôtres en tentant de nous imposer sa pensée.

La nature humaine, que ce soit sous différentes formes, restreint le dialogue, mais l’homme peut contrôler sa nature première et permettre au dialogue de se développer jusqu’à l’obtention d’un accord commun qui ne sera pas imposé par l’un des interlocuteurs.

 

Montaigne soutient que l’acquisition de la vérité n’est possible qu’en s’ouvrant à l’autre et en réfléchissant intelligemment sur nos idées et sur les siennes. Par cet extrait, il nous incite à accepter la « rectification de nos opinions » (ligne 2) ; il faut « s’y prêter et s’y offrir, notamment quand elle vient sous forme de conversation » (ligne3). En effet, une conversation authentique oppose deux idées sur un même thème dans le but de trouver une vérité commune aux interlocuteurs sans que l’un d’entre eux n’impose sa pensée. Selon Montaigne, pour qu’une conversation soit fructueuse, il faut « s’exprimer à cœur ouvert, que les mots aillent où va la pensée » (lignes 7 et 8) ; les interlocuteurs doivent faire preuve de franchise et proposer tous les arguments qui leur semblent adaptés pour défendre leur point de vue ; plus une conversation sera fournie, plus l’accord sera réfléchi et juste.

Par les phrases « j’aime une société et une familiarité forte et virile qui sont plaisir dans la rudesse et la vigueur de son commerce » (lignes 9 et 10) et « la conversation n’est pas assez vigoureuse et noble, si elle n’est pas querelleuse, si elle est civilisée et étudiée, si elle craint le choc et si elle a des allures contraintes » (lignes 11 à 13), Montaigne nous montre que pour avoir une bonne conversation, il faut se parler d’égal à égal et ne pas s’arrêter à la barrière du rang qui sépare les interlocuteurs ; il faut exprimer son opinion sans avoir peur de l’autre ou de le contredire. De plus, dans la phrase « il faut fortifier notre ouïe et la durcir contre cette mollesse du son conventionnel des paroles » (lignes 8 et 9), Montaigne nous incite à chercher plus loin que ce que notre interlocuteur nous propose à nous en étonner, à le questionner pour pouvoir faire avancer le débat et également inciter l’autre à réfléchir davantage à ses arguments et à son opinion.

 

La nature humaine rend le dialogue difficile car elle renferme l’Homme sur lui-même et le pousse à n’accepter que la vérité qu’il s’est formulée. Selon Montaigne « la conversation n’est pas assez vigoureuse et noble » (ligne 11) si elle n’est pas faite avec franchise et ne respecte pas les opinions de l’autre. Cette franchise et ce respect ne sont possibles que si les deux interlocuteurs s’ouvrent l’un à l’autre, écoutent ce que l’autre propose et soutient, et réfléchissent ensemble à une solution, un accord, une vérité commune."

 

 

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Corrigés de commentaire de texte

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