Les mécanismes de l'ethnocentrisme

Publié le 21 Janvier 2011

Commentaire par Yannick Visseh, élève de TS1, d'un texte de Claude Lévi-Strauss, extrait de Race et histoire.

Lire le texte de Lévi-Strauss

Ce texte tiré de l’ouvrage Race et histoire fut édité pour la première fois en 1952, pendant la guerre d’Algérie, quelques années après la seconde guerre mondiale, par Claude Lévi-Strauss un des anthropologues les plus importants du XXe siècle. S’intéressant à l’ethnocentrisme, l’auteur soutient que cette attitude semble quasi naturelle à l'homme. Il se demande jusqu’où cette tendance nous mène. Le texte est donc à la fois un appel à la tolérance pour sensibiliser les lecteurs, et un texte scientifique qui tente d’éclaircir les comportements humains. Nous tenterons de comprendre comment Lévi-Strauss dans son rôle d’anthropologue, étudie les civilisations et l’humain. Parallèlement nous essaierons de comprendre pourquoi l’être humain est ethnocentrique et s'il a moyen de se sortir de tels comportements. Pour répondre à ces questions nous nous demanderons dans un premier temps si l’on naît ethnocentrique ou si on le devient, quels sont les mécanismes qui nous conduisent à l’ethnocentrisme. Puis nous verrons l’importance des mots et notions, dans l’analyse de leurs utilisateurs, et nous nous interrogerons sur le concept d'humanité apparu tardivement dans nos mentalités.

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D’après Lévi-Strauss tout le monde tend à rejeter les différences culturelles. C'est-à-dire que devant une « situation inattendue » (dans laquelle nous perdons tout repère) nous nous protégeons en refusant de comprendre ou savoir : nous rejetons. L’auteur en fait même un trait caractéristique de l’humain, en affirmant que l'attitude qui consiste à répudier ce qui est inconnu repose sur «des fondements psychologiques solides».

Comment comprendre ces « fondements psychologiques solides »? Cela signifie-t-il que cette attitude est naturelle? On pourrait se demander, si l’homme voyage n'est-ce pas pour se mettre dans de nouvelles situations, pour découvrir de nouveaux modes de vie? On pourrait même dire que le voyage est bien la recherche de cette « situation inattendue ». Par exemple au XVIIIe siècle, la société française s'est passionnée pour les voyages, les lettres persanes de Montesquieu en sont une preuve. Et on pourrait aussi penser au développement du tourisme qui pousse à aller découvrir d'autres pays d'autres modes de pensée. De plus tout le monde constatera, qu'un enfant est naturellement curieux. Il a une soif d’apprendre étonnante, l'inconnu ne l'inquiète pas mais l'attire. En partant de ce principe, on peut émettre l'hypothèse que l’on a appris à cet enfant à ne plus vouloir apprendre, c'est son éducation qui l'a peut-être conduit à ne plus vouloir savoir mais à rejeter. Quelque chose ou quelqu’un a inhibé sa curiosité. Ainsi l'ethnocentrisme ne serait pas naturel, il s'agirait plutôt d'une seconde nature, c'est-à-dire une attitude tellement ancrée dans nos comportements qu'elle semble naturelle.

Considérant ces éléments nous sommes en droit de nous demander : comment peut-on apprendre à l’enfant à ne plus vouloir apprendre, à ne pas vouloir découvrir la différence ?

Postulons l’hypothèse suivante : l’enfant a tout simplement fait comme ses parents, son entourage. Il s’est, dans le cadre de son enseignement culturel, calqué sur les habitudes, les coutumes de ses proches, dans le but de leur ressembler, de faire corps avec eux. Or il est possible que cette culture s’autoproclame meilleure jusqu’à créer le rejet de toute autre culture, comme l'ont fait par exemple une grande majorité d'occidentaux lorsqu'ils ont colonisé le continent américain. C’est ce que l’on appelle l’ethnocentrisme. Ainsi tout ce qui n’est pas de ma culture fait partie de la nature, aucune autre culture n’est possible. L’auteur pour en donner la preuve cite des expressions linguistiques comme : « habitudes de sauvages ». Citer ces expressions inclut un présupposé, le choix des mots reflète la façon plus ou moins consciente de penser d’une personne.

En l’admettant nous pouvons étudier les expressions pour retrouver les sentiments de l’émetteur. « On ne devrait pas permettre cela » traduit bien plus qu’une indifférence. On voit que l’émetteur blâme sévèrement. Pourquoi blâmer ainsi ? On comprend rapidement que notre émetteur a peur. Mais peur de quoi ? Pour mieux comprendre passons à l’expression suivante : « Cela n’est pas de chez nous ». Ce qui semble important ici, c’est « chez nous », la norme sous laquelle nous vivons à partir de laquelle nous forgeons notre identité culturelle. En mettant en relation nos deux déductions nous pouvons en conclure que l’ethnocentrique a peur de perdre son identité culturelle. Notons que cette peur est toujours d’actualité ; la mondialisation et l’américanisation tentent d’imposer un mode de vie, mais réveille aussi le folklore et les traditions qui peuvent se comprendre comme, une réponse aux deux phénomènes, et la conséquence d’une peur. Le meilleur exemple pour illustrer ces propos serait de rappeler un phénomène de société : « Bienvenue chez les ch’tis » une comédie qui eut un grand succès. Non pas que ce soit du grand cinéma (Positif accuse « un scénario et un rythme indigents » et Les Cahiers du cinéma ignorent même la sortie), mais c’était le film dont les français avaient besoin pour oublier la crise d’une part, mais surtout pour renouer avec la tradition, le folklore, le patrimoine… l’identité culturelle.

Ensuite Lévi-Strauss s’intéresse à l’étymologie du mot « barbare » pour nous montrer combien les gréco-romains étaient ethnocentriques. Effectivement « barbare » voulait dire « tout ce qui n’est pas de ma culture » et il a pour origine le chant inarticulé des oiseaux. De la même manière, pour les occidentaux, le mot « sauvage » admet une ambivalence qui veut dire à la fois « de la forêt » et « tout ce qui n’est pas de chez nous ». Ces deux exemples ne sont pas pris au hasard, l’auteur a étudié deux civilisations qui sont dans l’opinion publique respectables voire même exemplaires. Mais c’est un piège ethnocentrique ! Aucune civilisation n’est plus respectable qu’une autre. Il faut constamment remettre en question ce que nous pensons acquis. Comme l’a fait l’auteur en prouvant l’ethnocentrisme occidental par l’étude de l’étymologie de « barbare » et «sauvage».

Nous avons encore ici un présupposé : nous avions dit plus haut que le choix des mots revêt l’état d’esprit de l’interlocuteur. Et nous pouvons l’élargir à une civilisation : l’étymologie même des mots n'est pas neutre, elle nous renseigne sur la civilisation qui les utilise. Les mots ne sont pas donc pas un simple étiquetage des sujets, objets, notions… mais des symboles qui véhiculent sans que nous en ayons toujours bien conscience des représentations, des préjugés. Un mot représente plus que les parties qui le composent (son, lettres …), il dit aussi une façon de penser. A ce titre étudier les mots c’est étudier leurs utilisateurs.

Dans la deuxième partie du texte Claude Lévi-Strauss montre que le sauvage est celui qui traite les autres de sauvages parce que paradoxalement en les rejetant il adopte une attitude par laquelle il leur ressemble. Finalement c'est par le rejet de ce qui est différent que les hommes sont semblables! Alors peut-être pourraient-ils tenir compte de cette ressemblance pour constater qu'ils ne sont finalement pas si différents!

D’ailleurs l’auteur s’intéresse à l’apparition de la notion d’humanité. Avec le raisonnement suivant : la notion d’humanité regroupe tous les humains « sans distinction de race ou de civilisation ». L’ethnocentrique fait la distinction « nous supérieurs »/ « eux inférieurs » donc il ne raisonne pas en considérant tous les humains sur le même plan. Il n’est donc pas question pour lui d’humanité. « L’ apparition de la notion humanité étant fort tardive et d’expansion limité », nous pouvons en conclure que l’humain est depuis longtemps ethnocentrique.

Nous avons encore un présupposé latent : l’apparition d’une notion chez un peuple est significative d’une évolution de mentalité. Mais évolution n’est pas synonyme de progrès établi, il en faut peu pour que nous régressions. « L’histoire récente le prouve » ainsi le colonialisme, la guerre d’Algérie ou la seconde guerre mondiale où il était question de race supérieure (la race arienne), donnant lieu aux camps de concentration, d’extermination… On se demande comment les nazis, les fascistes, et autres racistes ont pu agir ainsi. Peut être est-ce la synergie d’un groupe d’individus faisant corps (ce qui pourrait valider notre hypothèse citée plus haut avec l’enfant), combiné à une rigidité rassurante face à la différence qui furent les vraies raisons de leurs motivations. Notons que paradoxalement, cette rigidité menant à la violence est réconfortante. Comment peut-on être réconforté ainsi ? Il se trouve que la rigidité ne laisse pas de place au doute. Cette rigueur nous évite de penser à ce que nous devrions faire car ce que l’on doit faire nous est rigoureusement imposé. J.P. Sartre expliquait à ce propos qu’il est angoissant de prendre conscience de sa liberté et de l'assumer alors souvent l'homme choisit de se réfugier dans des conduites de mauvaise foi comme le racisme. Sartre analyse ce type d'attitude dans son livre sur La question juive. L’ethnocentrique serait motivé par les mêmes raisons que le raciste, car rejeter c’est se rassurer, c'est ne pas assumer la responsabilité d'être et de penser, comme s'il suffisait d'être né dans tel culture ou avec telle couleur de peau pour être d'emblée supérieur à d'autres. Comment notre sujet cherche-t-il à se rassurer? En répudiant, il expulse littéralement l’autre de la « compétition » qu’il met lui-même inconsciemment en place. Ainsi notre sujet ethnocentrique ne se tracasse plus en se persuadant que le « bon » c’est lui, le « complet » c’est lui, affirmant que les autres sont « mauvais », « méchants », « œufs de pou », «fantômes »… !

 

Rédigé par Yannick Visseh

Publié dans #Corrigés de commentaire de texte

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