Le souffle

Publié le 5 Septembre 2011

Pour la rentrée une petite réflexion personnelle sur le souffle.

Je vous en souhaite à tous!

 

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 Le souffle : une force qui ne dépend pas de nous, « l'esprit souffle où il veut » lit-on dans l'Evangile mais le souffle c'est aussi ce que l'on apprend à maîtriser. D'un côté donc ce qui ne relève pas de notre décision et de notre pouvoir mais de l'autre une pratique, une technique qui s'acquiert par le contrôle et l'exercice.

 

Dans la course à pied ou dans la marche en montagne celui qui a le souffle court doit apprendre à contrôler sa respiration s'il veut aller de l'avant et ne pas s'arrêter essoufflé sur le bord du chemin. Pour ce faire, il doit s'exercer avec patience. Chercher un rythme de course ou de marche qui convienne à son souffle, puis progressivement augmenter ce rythme en poussant la résistance de son corps. La maîtrise du souffle permet d'exercer la résistance du corps qui dans l'effort, entre en contact avec les éléments extérieurs, les pierres du chemin, la dénivellation du terrain. Avoir du souffle c'est posséder de l'aplomb et de la réserve être capable d'affronter les obstacles.

 

Le travail du souffle offre un recul vis-à-vis du corps et de la pensée (si l'on part du principe spinoziste que le corps et l'esprit sont une seule et même chose mais sous deux attributs différents). Le souffle empêche de se laisser enfermer dans ses affects et partant dans sa subjectivité.

La perte du souffle se vit comme une sensation douloureuse qui s'accompagne d'une crispation du corps et parfois d'un point de côté. Retrouver son souffle c'est reprendre une certaine distance qui dégage de l'enfermement dans la sensation. D'ailleurs la maîtrise du souffle peut permettre de garder le contrôle vis à vis d'une souffrance physique ou d'une émotion dans laquelle l'esprit pourrait se laisser emporter. Ainsi par exemple la femme qui connaît la douleur de l'enfantement peut-elle garder le contrôle sur elle-même et ne pas se laisser emporter par sa souffrance en maîtrisant sa respiration. Une maîtrise qui sera à l'origine d'une création, le petit qui va naître. De même l'artiste ou le philosophe doivent-ils maitriser leur souffle et prendre de la distance avec leurs affects pour créer des oeuvres ou des concepts. On peut penser aussi au musicien et plus particulièrement au chanteur qui doit maîtriser son souffle pour « tenir » la note et la phrase dans laquelle elle s'insère.

 

Il y a un lien entre le souffle et la création car le souffle est à la fois exercice du corps qui permet un travail de « longue haleine » et inspiration. « Etre inspiré » ou « avoir de l'inspiration » c'est être habité par un souffle créateur qui ne relève ni de notre volonté, ni de notre pouvoir, on ne choisit pas d'être inspiré . En ce sens celui qui désire créer doit accepter d'adopter une attitude passive devant le souffle qui pourra venir l'habiter. Mais il est actif dans la mesure où il attend l'inspiration et où il fait de cette attente une attention. Il est actif lorsqu'il se rend disponible, se prépare à accueillir ce qui adviendra peut-être, à saisir l'occasion qui se présentera peut-être. Un travail de tous les instants, une attention soutenue mais sans crispation, une concentration qui n'enferme pas et n'empêche pas de voir, parce qu'elle est à la fois distance et présence à soi.

Maîtriser le souffle c'est se mettre à l'écoute de ce qui se passe à l'extérieur de soi et en soi en cherchant à établir une harmonie. Ainsi le souffle est distance à soi, je respire, en commençant par inspirer l'air qui m'environne et qui m'éloigne de mes affects qui pourraient m'enfermer, et le souffle est aussi présence à soi en inspirant et expirant, je sens le souffle qui me traverse et je peux porter attention à ce mouvement de circulation qui habituellement s'exerce sans que j'y prête conscience.

Il existe ainsi dans les philosophies orientales comme le bouddhisme, un travail sur le souffle qui ouvre à la médiation en favorisant l'harmonie entre l'individu et ce qui l'entoure, c'est en devenant présent au monde que nous devenons présents à nous-même.

Le souffle est-il matériel ou immatériel? Le souffle ne serait par possible sans les particules d'oxygène qui pénètrent les poumons et régénèrent le sang. Mais le souffle ne se confond pas avec l'oxygène et en ce sens il est immatériel. Sans le souffle considéré longtemps comme le principe de vie, comme l'esprit qui anime et donne forme, le corps ne pourrait pas se mettre en mouvement. Le souffle anime la matière. « Rendre son dernier souffle » c'est mourir. On retrouve dans cette expression l'idée que le souffle ne nous appartient pas, que nous n'avons pas tout pouvoir sur lui, seulement celui de l'accueillir.

 

Un ami avec qui je travaille la consultation philosophique m'a suggéré de réfléchir au concept de souffle et c'est un beau cadeau!


La dernière consultation m'a fait prendre conscience de deux choses, j'ai tendance

1° à m'enfermer dans ma subjectivité, mes affects, mes sentiments

2° à fuir devant la rencontre, le contact avec l'autre par manque d'assurance et crainte des conflits.

Ces deux attitudes sont d'ailleurs complémentaires, la subjectivité, les affects, les sentiments pouvant paraître comme autant de refuges agréables à l'écart des autres. Mais des refuges fragiles car les affects sont versatiles, passent du positif au négatif, du plaisir à la souffrance. Le souffle pourrait être la métaphore de la pratique philosophique qui ne nie pas les affects mais qui permet de garder une distance positive et d'augmenter la puissance d'être ou conatus pour reprendre la formule de Spinoza.

Et puis si je m'enferme par crainte des conflits, je ne les évite pas et cette façon de procéder ne fait pas sortir de la logique des affects puisque j'agis sous l'effet de la crainte.

Pour s'en sortir trouver du souffle, une respiration qui permette de se placer à un autre point de vue, un point de vue général, celui de la raison, qui sort de l'enfermement dans la subjectivité.


Comment atteindre ce point de vue? Par l'écriture, le dialogue, la confrontation des points de vue.


Et pour finir un texte de Montaigne, garder la distance du souffle pour ne pas se perdre dans les affects même lorsqu'ils sont agréables!

Les autres ressentent la douceur d'une satisfaction et de la prospérité ; je la ressens comme eux, mais ce n'est pas en passant et en glissant. Il faut plutôt l'étudier, la savourer et la ruminer pour en rendre grâce à celui qui nous l'accorde. Eux jouissent des autres plaisirs comme ils le font de celui du sommeil, sans les connaître. Afin que le « dormir » lui-même ne m'échappât point stupidement ainsi, j'ai trouvé bon autrefois qu'on me le troublât pour que je l'entrevisse. Je délibère avec moi sur un contentement que j'éprouve, je ne l'écume pas, je le sonde et j'oblige ma raison, devenue chagrine et sans goût pour lui, à le recueillir. Me trouvé-je en quelque situation tranquille? Y a-t-il quelque plaisir physique qui me chatouille agréablement? Je ne le laisse pas escroquer par les sens ; j'y associe mon âme, non pas pour qu'elle s'y engage, mais pour qu'elle s'y plaise, non pas pour qu'elle s'y perdre, mais pour qu'elle s'y trouve, et je l'emploie pour sa part à se mirer dans cet état prospère, à en peser et estimer le bonheur et à l'amplifier. »

 

 

 

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Texte libre

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