Le coeur conscient, Bruno Bettelheim

Publié le 8 Novembre 2011

 

 

Bruno Bettelheim (1903-1990) est un psychanalyste et pédagogue américain d'origine autrichienne. Pris dans une rafle à Vienne en 1938 il connu pendant neuf mois, l'enfer de Dachau puis de Buchenwald avant d'être libéré et de fuir aux Etats-Unis.

le coeur conscient-copie-1

Dès 1943 il publia un article rendant compte de l'horreur des camps nazis. Le Coeur conscient reprend cet article en y ajoutant une analyse du fonctionnement des sociétés de masse et du rôle qu'y joue la technique.

Société de masse, société où l'individu se désintéresse de la politique, où la démocratie se transforme en oligarchie et peut basculer dans le totalitarisme, où la technique avance à une telle vitesse de nous y perdons nos repères. Ces caractéristiques des sociétés occidentales du début du XXième siècle n'ont pas changé en ce début de XXIième siècle, elles se sont accentuées. Plus que jamais nous devons donc être conscient de notre histoire pour éviter de répéter les mêmes erreurs. Je recommande donc vivement la lecture de ce livre!

 

Les analyses de Bettelheim sur la situation extrême des camp de concentration m'ont fait penser à Spinoza. Pour continuer à vivre malgré la terreur de Dachau puis de Buchenwald, Bettelheim entreprit d'étudier d'un point de vue objectif et scientifique son propre comportement ainsi que celui de ses codétenus, des Kapos et des SS dans l'environnement très particulier du camp de concentration. La science au coeur de l'enfer pour tenter d'y survivre! La science, contre les effets destructeurs des émotions et des passions. La connaissance de ce qui nous détermine et nous fait agir aurait dit Spinoza. Non pas que la compréhension d'un phénomène permette d'éviter toujours ses conséquences, on n'évite pas un typhon en expliquant sa formation et ses causes mais du moins autorise-t-elle un certain recul et finalement une forme d'emprise sur ce qui arrive. La connaissance permet d'échapper à la passivité impuissante du ressentiment, de l'amertume, de la haine. Elle montre pourquoi les choses sont ainsi comment elles fonctionnent et ne demande pas si elles pourraient être autrement. En cherchant à connaître et comprendre le comportement des hommes qui l'entourent -tous victimes de l'organisation totalitaire- Bettelheim évite l'emprise des sentiments négatifs.

En lisant ces analyses, je réalise les incroyables injonctions contradictoires auxquelles les prisonniers des camps devaient quotidiennement s'affronter. Ainsi par exemple les détenus devaient-ils pour assurer leur survie ne pas observer ce qui se passait afin ne pas être témoin des atrocités commises par les SS. Les témoins étaient souvent victimes de représailles et parfois on les faisait disparaître. Mais d'un autre côté « si l'on renonçait à observer, à réagir, à entreprendre une action, on cessait de vivre sa propre vie. Et c'est exactement ce que cherchaient les SS. ». L'individu qui n'observait pas ne pouvait plus comprendre, il se désinvestissait petit à petit de tout ce qui arrivait, de tout ce qui lui arrivait jusqu'à devenir un « musulman », un mort vivant qui se laissait mourir. (« Musulman » désignait dans le jargon des camps, le détenu qui avait abandonné toute espérance, victime de la destruction psychique, physique et mentale que la vie  concentrationnaire instillait progressivement et insidieusement.) De même fallait-il obéir à des ordres avilissants sans toujours y obéir car alors on risquait de perdre toute estime de soi ce qui conduisait également à la mort à plus ou moins long terme. Obéir donc en se rappelant que c'était pour « rester en vie et inchangé en tant que personne ». A chaque fois le prisonnier possédait, malgré les conditions effroyables, la liberté de choisir son attitude face à l'adversité. Selon les circonstances, il devait évaluer le degré de soumission qu'il pouvait tolérer pour rester en vie et celui qu'il devait refuser pour préserver son humanité, c'est-à-dire un respect de soi minimum et cela même s'il risquait la mort. Sans cette affirmation minimale, il lui était de toute façon impossible de vivre car alors il se laisserait dépérir. De même les prisonniers avait intérêt pour survivre à se faire oublier le plus possible en ne manifestant pas leurs émotions, leur colère, leur révolte et cela impliquait de renoncer à sa personnalité mais « sitôt qu'il se produisait une situation exigeant de la clairvoyance, de l'initiative, de la décision, c'étaient ceux qui avaient renoncé à leur personnalité pour sauvegarder leur sécurité physique qui étaient le moins capables de protéger ce corps auquel ils avaient sacrifié leur humanité ». Et je pense à Bernard Bouveret filant au Revier, malgré l'interdiction, porter sa nourriture à un ami malade. Rester fidèle à ses valeurs au risque de perdre la vie pour ne pas mourir à soi-même. Je pense encore à ce garçon de 19 ans, trouvant un autre jour, le ressort malgré l'épuisement, de se rendre discrètement au bureau du travail « l'Arbeitdienst » pour demander aux gardes slovènes mal embouchés qu'ils ôtent son nom de la liste des punis au « Strafarbeit » auquel il ne se sentait plus capable de se soumettre. Puiser en soi l'énergie, risquer sa vie, la mettre en danger pour ne pas la perdre.

De cette lecture et de ces analyses nous pouvons peut-être tirer quelques leçons :

1°Garder un « coeur conscient ». Se fier aux élans de son coeur, ne pas les repousser mais toujours les analyser, comprendre le plus que nous le pouvons les situations dans lesquelles nous nous trouvons et ce qui les détermine. C'est aussi ce que recommande Spinoza.

2°Aimer la vie certes mais sans s'y accrocher, ne pas craindre de mourir. Se libérer de ses peurs, ne pas rechigner devant l'effort de s'y confronter. Car à force de trop tenir à sa vie on finit par la perdre, on finit par laisser les pulsions de mort l'envahir. Prendre des initiatives, prendre des risques. Etre capable de lâcher, de laisser tomber tout ce qui n'est pas vital. Ne pas s'accrocher à ses biens. Ne pas tenir plus que cela à son confort, à sa vie facile, ce n'est pas cela qu'il faut préserver à tout prix. Se mettre un peu en danger.

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Notes de lecture

Commenter cet article

alain BARRE 08/01/2014 12:20


Oui, sans dout ele meilleur livre de Bettelheim ! Ce qui ne l'a pas empêché d'negager toute une génration de psys sur une voie erronnée pour le traitement de l'autisme et de faire porter une
terrible et injustifiée culpabilité sur les parents et sur les mères en particulier. Il a connu les bourreaux des camps nazis et dans sa tête, les mères étaient les bourreaux de leurs enfants
autistes !


alainB