L'école et les compétences

Publié le 25 Juillet 2010

 

AngeliqueDelRey.jpgQuestions sur les méthodes et l'importance de l'évaluation

Le livre A l'école des compétences, de l'éducation à la fabrique de l'élève performant d'Angélique Del Rey, m'a beaucoup donné à réfléchir. La méfiance spontanée que j'ai toujours éprouvé pour les grilles de compétences a été en grande partie confirmée et justifiée par les analyses de ce livre.

D'un côté je suis convaincue par le travail mené cette année par les lycéens de première dans la cadre de leur TPE. Ils critiquaient la note et ses effets négatifs. On se reportera à leur article paru dans la revue  N'autre école ainsi qu'aux analyses déjà proposées sur le blog par d'autres élèves.

D'un autre côté le système d'évaluation par compétences est loin de me convaincre.

Voici donc les questions que je me pose, que je pose à toutes les personnes intéressées.

Si la note, si le système d'évaluation par compétences ne sont pas des procédés convaincants, comment évaluer?

Quelle est l'importance de l'évaluation dans l'apprentissage?

Quelle doit être la place de l'évaluation dans l'organisation des cours?

 

 

Résumé des arguments d'Angélique Del Rey

Avant de proposer une réponse à ces questions, voici un résumé des arguments d'Angélique Del Rey dans son livre. Angélique Del Rey est professeure de philosophie (elle a enseigné à Morteau), son questionnement sur les compétences est donc parti des situations d'enseignement qu'elle rencontre. Elle s'est interrogée : « comment et pourquoi cette notion s'est-elle imposée au point d'envahir le vocabulaire des psychopédagogues, des scientifiques de l'éducation, des ministères et administrations des systèmes éducatifs nationaux, des chefs d'établissement, des enseignants, sans compter les programmes scolaires, les bulletins d'évaluation des élèves et bien sûr tout le champ de l'orientation professionnelle? »

Angélique Del Rey dénonce, derrière la mise en avant des compétences, les valeurs véhiculées par cette forme d'évaluation qui tend à s'imposer en France mais aussi dans l'ensemble des systèmes éducatifs : la compétitivité, l'employabilité, le retour sur investissement.

Sa thèse : il y a un lien étroit entre le monde de l'entreprise et le système scolaire, le modèle économique avec ses impératifs de productivité et d'efficacité a pris le pas sur toute autre valeur mettant à mal l'idéal humaniste revendiqué entre autres par Montaigne, Rousseau, Condorcet, Jules Ferry selon lesquels l'éducation devait avant tout former des hommes. Le modèle économique et utilitariste se propage dans l'école en se servant des recherches des sciences de l'éducation et en détournant de leur idéal émancipateur les pédagogies actives n'en retenant que leur efficacité.

L'éducation consisterait donc à investir sur un capital humain qui est un facteur de croissance économique pour les Etats, idée à laquelle aboutissait un programme de recherche à l'université de Chicago dans les années 1960. Selon cette perspective l'éducation est considérée comme un investissement à la fois pour l'individu : plus il étudie plus son salaire sera élevé et pour l'Etat : plus les individus possèdent un bagage d'études plus le PIB augmente. C'est ainsi que le processus libéral a capturé le processus social. Ce n'est plus l'homme qui est au centre de l'éducation mais cette dernière n'est qu'un moyen parmi d'autres pour augmenter la croissance.

Avec ces nouvelles formes d'évaluation par compétence nous assistons à l'exercice de ce que Michel Foucault nommait le biopouvoir, pouvoir qui s'exerce de l'intérieur qui oriente la vie, pouvoir d'autant plus terrifiant qu'il ne suscite pas de révolte. « Un pouvoir de la norme dont le ressort principal est l'adhésion du normalisé ». Celui qui en est la victime recherche lui même cette oppression car il l'a intériorisée. Les pédagogies actives apparues dans les année 70 voulaient s'appuyer sur la liberté et l'autonomie de l'enfant. Le tour de passe-passe consiste avec les nouvelles formes d'évaluation à revendiquer cette liberté et cette autonomie pour mieux soumettre. Angélique Del Rey consacre un chapitre de son analyse qui mérite d'être lu et médité au « détournement des pédagogies actives ».

Ce qu'Angélique Del Rey reproche à l'évaluation par compétence est son effet normalisateur et cela plus encore que la note. La note restait extérieure à l'élève qui n'en comprenait pas toujours la justification, mais l'évaluation par compétences lui fait intérioriser la norme. La note ne lui tombe plus dessus comme un jugement extérieur dont il peut éventuellement ne pas tenir compte. Que se passe-t-il lorsque s'autoévaluant, il remplit lui-même les cases de la grille d'évaluation? « Je n'ai pas réussi, j'ai réussi, je sais orthographier les mots à usage courant, je sais ou je ne sais pas écrire sous la dictée, je sais ou je ne sais pas avoir un comportement responsable, je sais ou je ne sais pas utiliser quelques notions économiques et budgétaires de base », cette fois la norme avec les valeurs qu'elle véhicule est intériorisée, elle est intégrée à la représentation qu'il se fait de lui-même.

L'évaluation par compétence a été récupérée au profit d'une logique économique utilitariste d'où les valeurs humanistes ont été supprimées. On pourrait alors penser que selon la perspective qu'on se donne l'évaluation par compétences sera ou non émancipatrice.

Mais Angélique Del Rey va plus loin dans sa critique, et c'est ici que nous autres pratiquants de la pédagogie Freinet sommes interpellés, l'évaluation par compétences ne peut en aucun cas être émancipatrice, elle ne peut pas donner du sens à un apprentissage qui ne se fait jamais de manière sectionnée, séparée mais toujours de façon globale.

« Jérome Bruner, père de la psychologie cognitive, déclara un jour: « il n'a pas fallu longtemps pour que le traitement de l'ordinateur devienne le modèle de l'esprit. » L'anecdote déjà contée est à cet égard très parlante : dans l'évaluation des compétences-français pour les petits sixièmes, celui qui avait utilisé les cinq mots imposés dans un récit incohérent avait comme résultat « compétence acquise », alors que celui qui utilisait quatre mots dans un récit sensé n'avait pas acquis la compétence. Ne sommes-nous pas en train de régresser- je veux dire nous, les pédagogues-, avec cette pédagogie par compétences, et de fabriquer de petits robots au lieu d'aider des organismes humains à s'épanouir? Comment avons-nous pu en arriver là? Nous ne comprenons plus le rapport du tout aux parties. Nous pensons qu'en accumulant les fonctions et en mesurant des comportements types associés à ces fonctions, nous fabriquons un tout qui s'appelle "apprendre". »

La somme des compétences ne fera jamais une unité, elle vide au contraire l'individu de toutes ses particularités et de toute sa singularité. L'apprentissage ne s'opère pas sur un individu vierge, un individu déterritorialisé, un individu sans histoire, sans territoire dans lequel il s'inscrit et de définit un individu qui additionnerait une compétence puis une autre, puis une autre. Chacun emprunte son chemin pour apprendre et ce chemin n'est pas modélisable. Un beau texte libre, une réalisation artistique n'est pas une somme de compétences accumulées c'est la création à un moment donné d'un individu avec son histoire, son parcours, ses rencontres.

L'évaluation par compétences, selon Angélique Del Rey, sépare l'individu de ce qu'il est, elle ne peut donc en aucun cas autoriser l'apprentissage.

 

Dans la dernière partie de son livre Angélique Del Rey ne propose pas à proprement parler des solutions pour l'enseignement, dans le sens ou une recherche de solution pourrait conduire à un « traitement du problème », un refus du conflit et à nouveau à l'imposition d'une norme. Sa démarche consiste au contraire à ne pas fuir le conflit, à le prendre en compte dans toutes ses dimensions, c'est-à-dire à reterritorialiser, à le replacer dans un contexte. Dans quelle mesure Angélique Del Rey a-t-elle connaissance de Freinet et des pratiques actuelles des militants de l'ICEM (institut coopératif de l'école moderne)? Difficile de le déceler. Elle cite Freinet en de rares occurrences lorsqu'il est question par exemple de son « optimiste espoir en la vie ». Toujours est-il que son dernier chapitre « reterritorilaser l'éducation » décrit des pratiques de classe qui ont bien des traits communs avec celles de la pédagogie Freinet. Il s'agit d'inscrire l'éducation dans un contexte environnemental donné. On n'enseigne pas de la même manière dans une banlieue populaire et dans un quartier de centre ville bourgeois. Cela ne veut pas dire que l'école s'enferme dans son milieu mais que ce milieu est le point de départ, le point d'ancrage d'une investigation qui ouvre sur le monde. Il s'agit donc « de faire émerger les conditions d'une transmission véritable, à partir du réel de la situation ». Angélique Del Rey cite l'exemple d'une école élémentaire en Argentine dans laquelle le quartier, les parents sont impliqués, dans laquelle les salles de classe sont construites et appropriées par les enfants et leur parents. Mais on pourrait aussi penser à l'école Freinet de Mons-en-Barœul qui elle aussi s'ancre dans un contexte bien particulier à partir duquel elle se « territorialise » pour s'ouvrir sur le monde comme en témoigne le livre Une école Freinet, fonctionnement et effets d'une pédagogie alternative en milieu populaire sous la direction d'Yves Reuter.

 

Propositions de réflexion pour un choix de méthode d'évaluation.

Après cette lecture, l'étude de différents systèmes proposés ici et là, voici donc la conclusion à laquelle je parviens pour l'instant. Conclusion à discuter, à commenter bien sûr.

La question de l'évaluation n'est qu'une des dimensions de l'apprentissage. Il ne faut pas tout focaliser sur elle. Elle n'est pas centrale, ni première ce qui importe c'est de parvenir à mettre en place des dispositifs qui puissent faire émerger à partir des situations présentes, des intensités, des questionnements, des recherches, des réalisations.

Il me semble qu'établir des grilles d'évaluation prédéfinies n'est pas une bonne solution pour les raisons mentionnées plus haut.

Comment évaluer? une évaluation globale et personnalisée sous forme de bilan écrit tous les 15 jours ne serait-elle pas suffisante? Je pense que cette évaluation pourrait aussi se mettre en place à partir d'une discussion avec la classe et les professeurs. Et en fin de trimestre une discussion pour établir une note comme cela se passe au collège lycée du CLEF.

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BRUNET Jacques 31/08/2010 10:04


Bien que très très loin de ces préoccupations (15ème année de retraite ! et d'autres priorités), je suis très intéressé par cette analyse. Quand je participoe au vaillant petit groupe de
secondaires du groupe Freinet de Gironde, je suis effaré par la complication des systèmes d'évaluation qui se mettent en route. Sous prétexte de supprimer la note, je crains qu'on ne s'enferme dans
des solutions bien complexes. Ne serait-ce que pour vivre un peu, surtout quand on a plusieurs classes à gérer au quotidien. Au fur et à mesure des années, je suis allé vers la simplification des
évaluations, en collège et en lycée : une fiche bilan-projets individuelle et une note globale pour la quinzaine, voire trois semaines, proposée par l'élève et validée-discutée ou non par mes soins
( + une évaluation globale des projets collectifs en séance d'une heure. J'essayais de mettre l'accent sur tout le reste : expression libre sous plusieurs formes, questionnements à partir des
lectures et débats, projets collectifs, communication sous formes variées. Quand je retrouve d'anciens élèves ( un à deux par semaine...), ce qui reste : le journal, la radio, les débats, le
voyage-échange, et le plaisir d'avoir vécu de tels moments. Bien sûr les années ont passé et on oublie les moments plus difficiles. Mon seul conseil, si je peux me permettre : ne pas confondre
l'accessoire et l'essentiel.
JB, retraité actif.


stedransky 30/08/2010 12:41


Je suis entièrement d'accord avec l'analyse de la note chiffrée, dont les élèves peuvent se protéger et s'y soustrayant.
Pour la question des compétences, je suis aussi très mal à l'aise avec les grilles qui arrivent en fin de cycle comme une sanction particulièrement cruelle, à laquelle l'élève a dû s'associer point
par point.
Je pense que le travail en compétence à un intérêt à l'autre bout, du côté des objectifs de formation, pour donner à lire notre enseignement, pour faire mieux comprendre ceux que nous voulons
enseigner à nos élèves et à leurs parents : c'est là que ce découpage artificiel peut avoir du sens. En revanche, pour l'évaluation, tous les critères ne peuvent être mis sur le même plan et la
cohérence, la qualité d'expression ou de réflexion ne peuvent se découper en items sans briser les fondements humanistes de notre relation d'enseignants aux personnes que sont nos élèves, car cela
leur donne en effet une injonction de conformisme néfaste.*
Pour autant, il reste intéressant pour les élèves les plus en échec d'utiliser un système qui valorise leur réussite sur des taches simples : celui qui réussi à utiliser les 5 mots imposés dans une
rédaction, mais qui ne sait pas écrire une vraie histoire, doit être encouragé d'une façon ou d'une autre au moment de l'évaluation.
Ce qui peut être intéressant ici, est que "les critères de réussite" d'un devoir, avec une même consigne, peuvent être différents selon les élèves avec un système par compétence : on fait passer
aux élèves l'idée qu'il peut y avoir une progression dans la maitrise des savoirs, et que le pédagogue leur propose un chemin adapté pour y parvenir. Mais dans le contexte de nos classes
aujourd'hui, sommes-nous vraiment capable de cela ? La pratique majoritaire qui s'annonce semble bien être celle de la normalisation des esprits...