L'art sans la beauté

Publié le 14 Juillet 2014

Un texte proposé par Leïla Bierre étudiante en musique et philosophie.

 

Peut-on considérer qu’il est utile de juger de l’art par le beau ?

Car si le concept de beauté inclut celui d'art, l’utilité du concept de beauté pour évaluer une œuvre d'art paraîtrait évidente…

Mais peut-on imaginer qu’une œuvre d’art ne soit pas belle ?

Dans ce cas cela signifierait-il qu'elle n'est pas vraiment une œuvre d'art ou qu'elle peut tout de même être qualifiée d'oeuvre d'art bien qu'elle ne soit pas belle ?

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Prenons la fameuse Fontaine de Marcel Duchamp qui n'est en réalité rien d'autre qu'un urinoir. Difficile de dire que cette œuvre est belle ! En effet elle désigne les basses fonctions de l'homme considérées sinon comme laides du moins comme triviales : faire ses besoins. C'est ce que nous avons en commun avec tous les animaux ! Le sujet n’est pas touchant, un urinoir n’est pas a priori un objet qui nous émeut ! Un urinoir ne suscite en principe aucune interprétation. Prenons également le fait, qu’il n’a aucune couleur, il est blanc, fade, banal comme tous les urinoirs qu'on trouve dans les lieux publics. Cette « œuvre d’art » ne pourrait même pas servir de décoration, qui la mettrait dans son salon ? L’urinoir représente donc un objet sans intérêt, laid, qui est déjà défini par son apparence, et son utilité.

 

Pourtant tout en ne présentant aucun critère de beauté cette œuvre peut à juste titre être considérée comme une œuvre d'art. L’artiste a cherché à revendiquer la laideur, à briser les règles de l’art et c'est justement ce qui donne à la Fontaine sa valeur artistique.

 

Marcel Duchamp a réalisé un ready-made, il a repris un objet déjà construit, dont il a changé le contexte et par ce simple geste il l'a rendu artistique. Sa Fontaine nous interroge, nous oblige à nous poser un problème philosophique : l’art est-il une question de savoir faire, de technique ou bien est-il autre chose que cela? Ainsi, il suffirait de donner un nouveau sens à un objet en le disposant par exemple dans un musée plutôt que dans des toilettes pour qu’il soit toute autre chose que ce qu'il est habituellement, et devienne œuvre d’art.

Cette œuvre est reconnue pour son originalité, car le fait d’inventer une nouvelle sorte d’art le Ready made, donne un autre sens à la fois à ces objets industriels et aux œuvres artistiques.

Cet urinoir a donc été accepté comme œuvre d’art, bien qu’il ne soit pas particulièrement agréable à regarder, et qu’il ne soit pas spécialement profond.

Il serait donc possible qu’une œuvre d’art soit laide ! Si c’est le cas, la beauté ne serait pas un concept fondamental pour qualifier une œuvre

d’ « art ».

On peut même se demander si le concept de beau ne pose pas problème lorsqu’on veut juger de la valeur esthétique d’une œuvre d’art.

Le beau peut parfois empêcher l’analyse d’une œuvre et sa compréhension, car à trop se soucier de sa beauté ou de son esthétique, on peut en oublier une dimension plus intellectuelle, plus profonde, plus en rapport avec l’âme.

Certaines œuvres d’art par leur beauté nous atteignaient, nous touchent profondément. Mais à trop admirer une œuvre, on pourrait en oublier ce qu’il y a derrière, ce que l’œuvre veut dire, ce qu’elle représente. Lorsqu’on regarde une peinture, si l’on voit juste les belles couleurs de l’œuvre, ou que le sujet qu’il représente nous parle, c’est un bon début, mais il manque quelque chose. Car l'art est une façon de nous permettre de creuser, de comprendre, de remettre en question, de penser.

Par exemple, reprenons notre exemple de l’urinoir.

Malgré notre première impression plutôt mauvaise, pourrait-on apprendre à lui reconnaître certaines qualités, si l’on prenait le temps de le contempler, d’un œil nouveau ? L’artiste essaye de provoquer, et apparemment c’est plutôt réussi. De plus, l’originalité du sujet le rend différent et donc unique. Unique non par l'objet lui même puisqu'il s'agit d'un objet standardisé fabriqué en grande quantité mais unique par le seul fait d'avoir été choisi. Or ce qui est unique est beau à sa manière. Finalement, peut-être que la laideur de l’urinoir n’est pas ce qui importe le plus. Son originalité, sa différence, son unité, le rendent spécial, et le message de l'artiste prend une ampleur importante, qui ne laisse pas indifférent. Cela montrerait-il qu’il est possible que le beau ne soit pas toujours si important qu'on le croit pour juger d'une œuvre d’art ?

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Texte libre

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