La liberté et le garçon de café (vidéo)

Publié le 16 Février 2011

garcon-de-cafe.jpgTout a commencé avec ce garçon de café qui s'étant reconnu à la lecture d'un passage de l'Etre et de néant de Sartre décida un beau jour de ne plus jouer au garçon de café. Il cessa de servir en maniant avec ce geste preste ce plateau au dessus de sa tête, il se mit à rêver, il se mit à rire,  à protester, il s'assit à une table, sous le regard ahuri de ses clients . Il réalisait avec angoisse qu'il était libre, que rien ne l'obligeait à faire ce qu'il faisait tous les jours en s'enfermant dans ses automatismes. Sur une banquette en skaï, des lycéens au regard fixe, engoncés dans leur manteaux buvaient leur p'tit caf avant d'aller en cours. D'abord scandalisés par l'attitude du garçon de café, ils se mirent à réfléchir, réfléchir et l'on pouvait sentir à leurs visages un peu crispés que quelque chose se passait en eux :

Gilbert Pinna

 

Mise en scène Magalie Journot et Bastien Villenet, musique du générique de fin : Stéphane Grappelli (H.C.Q.Strut)


 

 

 

Un lycéen dans les différents rôles de sa vie

Scène inspirée par le passage de L’être et le néant de Sartre

consacré aux conduites de mauvaise foi

 

 

Le réveil sonne. Le lycéen l’éteint sans même s’en rendre compte, et, tel un automate se lève, enfile ses vêtements, se rend à la cuisine, s’assied. Son père est déjà assis à table, il lit nerveusement le journal. La mère s’affaire et prépare les petits déjeuners des uns et des autres. Arrive ensuite la petite sœur, joyeuse et chamailleuse. Sans même se regarder, ils s’échangent ces quelques paroles quotidiennes :

 

LE PERE : Bien dormi ?

 

LA MERE : Ivan, dépêche-toi, tu vas être en retard !

 

LA PETITE SŒUR : Dis, tu m’aideras à faire mes devoirs ?

 

LA MERE : On se dépêche un peu s’il vous plait ?

 

LA PETITE SŒUR : Papa tu m’emmènes à l’école, le bus va pas venir…

 

Tous se lèvent de table, prennent manteaux et sacs.

 

LA MERE : Mes clés ?

 

Le lycéen les lui tend.

 

LA PETITE SŒUR : T’as regonflé mon vélo ?

 

LA MERE : On se dépêche !

 

LE PERE : Viens Maureen, on t’emmène !

 

LA MERE : Mets un pull, il fait froid !

 

Ils sortent. On retrouve la mère et le lycéen dans une voiture. Ils arrivent juste devant un café, là où le lycéen retrouve toujours ses amis avant d’aller en cours.

 

LA MERE : Tiens, ton goûter !

 

LE LYCEEN : Merci.

 

La mère s’approche pour l’embrasser mais le lycéen aperçoit ses amis qui l’attendent déjà et recule sa joue.

 

LA MERE : Tu ne me fais pas un bisou ?

 

Le lycéen sort de la voiture et rentre dans le café.

 

LE LYCEEN : Yo, bien ?

AMI 1 : Salut !

 

AMI 2 : Hé mec, ça va ?

 

LE LYCEEN : Un peu fatigué…

 

AMI 2: Ouais, fait chier ce bac !

 

LE LYCEEN : Arrête ! Ma mère est toujours en train de me prendre la tête avec ça : (il l’imite) T’as révisé ?

 

AMI 1 : Surtout qu’on n’a pas que ça à faire, après une grosse journée de boulot au lycée !

 

AMI 2 : Allez, qu’est-ce que vous prenez pour vous préparer à une nouvelle journée ?

 

AMI 1 : Un coca !

 

LE LYCEEN : Un café.

 

AMI 2 : Garçon ?!!

 

Le garçon de café prend une chaise et sous l’œil étonné des clients s’assoit à leur table.

 

AMI 2 : Ca va ? Tu fais quoi là ?

 

LE GARÇON DE CAFE : Ben, vous avez demandé un garçon de café !

 

AMI 1 : On a demandé qu’un garçon de café nous serve…

 

LE GARÇON DE CAFE : J’en ai ma claque. Ca va vous ?

 

AMI 1 : Oui, mais t’es là pour nous servir, alors 2 cafés et un coca !

 

LE GARÇON DE CAFE : Vous savez faire un café ? Il est là le bar. Vous pouvez vous servir.

 

LE LYCEEN : Oui, mais c’est ton rôle !

 

AMI 2 : En plus tu portes le costume !

 

LE GARÇON DE CAFE : Je vous l’ai dit : j’en ai marre de jouer, d’être aimable et poli quand je n’en ai pas envie.

 

AMI 1 : T’es un vrai garçon de café ou tu n’en es pas un ?

 

LE GARÇON DE CAFE : Je m’appelle Paulo et j’adore le tennis.

 

AMI 1 : Et sinon ?

 

LE GARÇON DE CAFE (après un instant) : bah, je suis garçon de café : Paulo, le garçon de café. Vous voulez quoi ? 2 cafés et un coca, c’est ça ?

LE LYCEEN : Oui c’est ça, merci !

 

AMI 2 : Vous vous rendez compte de ce qu’il a fait ?

 

AMI 1 : Oui je trouve ça inadmissible !

 

LE LYCEEN : Non content de ne pas nous servir, il se paye le culot de s’asseoir à notre table !

 

AMI 1 : Heureusement que le patron n’était pas là, il aurait pu se faire virer !

 

AMI 2 : Non, ce n’est pas ça que je voulais dire ! Rendez-vous compte : il a essayé de sortir de son rôle de garçon de café.

 

LE LYCEEN : Ca n’a pas duré bien longtemps…

 

AMI 2 : Ouais mais il a essayé quand même ! Ca veut dire qu’on est libre, les gars !

 

LE LYCEEN : Et qu’est-ce que ça signifie être libre ?

 

AMI 2 : Ben, qu’on pourrait décider nous aussi de sortir de notre rôle, celui de lycéen par exemple et alors ne pas aller au lycée…

 

AMI 1 : Ou d’y aller mais librement c’est-à-dire avec joie et enthousiasme…

 

Ami 2 sort.

 

LE LYCEEN : Il est parti ?

 

AMI 1 : Il est libre !

 

LE LYCEEN : Il a abandonné son rôle de lycéen ?

 

AMI 1 : Ben ouais. Et nous on fait quoi ?

 

Ils réfléchissent.

 

LE LYCEEN : Je ne sais pas…

 

AMI 1 : Moi non plus. Ca n’est pas facile d’être libre… Mais voilà un nouveau rôle pour toi : ta copine arrive. A moins que tu ne choisisses de la plaquer…

 

LE LYCEEN : Eh mais ce n’est pas une mauvaise idée, ça.

 

LA COPINE (en l’embrassant) : Salut mon choupinou, tu vas bien ?

 

LE LYCEEN : Oui, et toi ma choupinette ?

 

LA COPINE : Oh oui, très bien ! Mais il est où Richard ?

 

AMI 1 : Il a découvert sa liberté, et il est parti.

 

LA COPINE : C’est quoi cette histoire mon lapin ?

 

LE LYCEEN : Le garçon de café ne voulait pas nous servir, il s’est assis à côté de nous, il disait qu’il en avait marre d’être réduit à l’étiquette « garçon de café ».

 

AMI 1 : Alors Richard aussi il en a eu marre de son étiquette de « lycéen » et il est parti !

 

LE LYCEEN : Et toi tu ferais quoi ?

 

LA COPINE : Je te quitterais et avec je quitterais mon étiquette « copine d’Ivan » !

 

Un temps.

 

LA COPINE : Allez, on va au lycée.

 

Ils partent au lycée. On les retrouve devant la salle de classe.

 

LA PROFESSEUR : Entrez.

 

Les élèves prennent tout leur temps pour s’installer.

 

LA PROFESSEUR : Richard n’est pas là, je vois. Très bien. Vous avez fait vos devoirs ?

 

LA VOISINE (à la copine) : Ah bon, y’avait un truc à faire ?

 

LA COPINE : J’ai pas fait.

 

LA PROFESSEUR : Dépêchez-vous ! Sortez vos affaires ! Votre commentaire pour aujourd’hui !

 

LA VOISINE : Je le cherche.

 

LA PROFESSEUR (à la copine) : Et vous ?

 

LA COPINE : Justement… Je voulais vous dire… J’ai eu un p’tit souci… Mon chat… Il a fait pipi dessus.

 

LA PROFESSEUR : Tuez votre chat !

 

Elle regarde la voisine.

 

LA VOISINE : Je l’ai oublié sur mon bureau.

 

Regard inquisiteur de la professeur.

 

LA VOISINE : C’est ma mère… Elle m’a obligée à partir vite… Je le mettrai demain dans votre casier.

 

LA PROFESSEUR : Et vous ?

 

LE LYCEEN : C’est là.

 

LA PROFESSEUR : C’est très court. Vous recommencerez. Demain 8h dans mon casier.

(Elle revient à son bureau.) Sartre nous explique donc que nous sommes libres. (A la copine) Arrêtez de bailler ! Vous êtes libres de vos actes, d’obéir comme de ne pas obéir.

 

LA VOISINE : Alors on est libre de faire ce qu’on veut ?

 

LA COPINE : Je suis libre de bailler !

 

LA VOISINE : Vous avez dit quoi après le mot « libre » ?

 

LA PROFESSEUR : Soyez libres d’écouter ! (Au lycéen) Et vous, vous ne prenez pas de note ?

 

LE LYCEEN : Je suis libre de ne pas en prendre.

 

LA PROFESSEUR : Ouvrez votre trousse. Ecrivez.

 

On entend frapper à la porte. C’est Ami 2.

 

LA COPINE : Salut Richard !

 

LA VOISINE : Salut !

 

LA PROFESSEUR : Pourquoi ce retard, Richard ?

 

AMI 2 : J’expérimentais ma liberté.

 

LA VOISINE : Trop fort !

 

AMI 2 : On peut sortir des rails, vous l’avez dit Madame !

 

LA PROFESSEUR : Non c’est Sartre qui l’a dit. Vous commencez d’ailleurs à l’interpréter un peu trop bien.

 

LA COPINE : Ben c’est bien non ?

 

LA PROFESSEUR : Je me demande. (A Richard) Dépêchez-vous ! Je suppose que vous avez fait votre introduction de commentaire ?

 

AMI 2 : Non je ne l’ai pas faite.

 

La professeur s’étant approchée de la table d’Ami n°2, le lycéen en profite pour aller au bureau prendre sa place.

 

LE LYCEEN : Donc Sartre, dans un ouvrage fort célèbre, intitulé « L’être et le néant » a dit que…

LA VOISINE : Vas-y Ivan, la liberté faut pas seulement en parler !

 

Les élèves se lèvent, bougent, montent sur les tables. La professeur suffoque.

 

AMI 2 : Putain vlà la proviseure !

 

Les élèves reprennent vite leur place, et restent debout, tête baissée pour saluer l’arrivée de la proviseure.

 

LA PROVISEURE :  Madame Tréhant, vos collègues se sont plaints de nuisances sonores. J’ai entendu dire que vous faisiez des crises d’hystérie. Est-ce que vous avez pris vos cachets ce matin, Madame Tréhant ?

 

LA PROFESSEUR : Je…je…je…

 

LA VOISINE : Allez-y Madame, vous aussi, éprouvez votre liberté !

 

LE LYCEEN : Prenez sa place !

 

LA PROVISEURE (Aux élèves) : Asseyez-vous, sauf Richard. (Tous les élèves s’assoient) Alors comme ça, on a expérimenté sa liberté ? J’ai dit « debout » !

 

AMI 2 : Je suis libre de m’asseoir.

 

LA PROVISEURE (en marmonnant) En effet.

 

LA VOISINE : Madame la proviseure vous êtes jolie. (A la copine) T’as vu, j’ai dit à la proviseure qu’elle était jolie !

 

AMI 2 (En montrant la professeur) C’est vous qui nous avez dit qu’on était libre.

 

LA PROFESSEUR : Ce n’est pas de ma faute s’ils sont intelligents.

 

LA PROVISEURE : L’an prochain il faudrait passer sur cet auteur.

 

LA PROFESSEUR : Mais Manuela Tu n’y penses pas ? Euh, je veux dire Madame la proviseure…

 

LA PROVISEURE : Prenez congé.

 

LES ELEVES (en chœur) : Ouais !

 

Ils entourent leur professeur.

 

LE LYCEEN : Détendez-vous Madame, on va aller faire du patin sur le Lac Saint Point !

 

 

 

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aurelie 10/01/2016 14:26

Très interessant cette notion de liberté ! Bravo.

Marina Vanhuyse 25/03/2011 18:32



Woua !! c'est vraiment cool ce que vous avez fait, ça résume assez bien l'idée de Sartre. Mais ce qui est vraiment génial, c'est que Mme Bouchet ai participé à cette scènette, et elle s'y donne
vraiment à fond !! (comme par exemple, monter sur la table pour soutenir ses propos...^^), alors félicitations à elle et à vous tous !