Fourier, les femmes et les passions

Publié le 13 Mars 2013

 

 

Dans l'histoire de la philosophie Fourier est incontestablement un des premiers penseurs « féministes » sinon le premier. En 1808 dans la Théorie des quatre mouvements il écrit :

 

"les progrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté ; et les décadences d’ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes. "

 

Ce prix accordé à la liberté des femmes s'accompagne d'une critique de l'institution du mariage qu'il considère comme un asservissement réciproque et néfaste à l'ensemble de la société :

 

« Mais pour un qui arrive au bonheur par un riche mariage, combien d'autres ne trouvent dans ce lien que le tourment de leur vie ! Ceux-là peuvent reconnaître que l'asservissement des femmes n'est nullement à l'avantage des hommes. Quelle duperie au sexe masculin de s'être astreint à porter une chaîne qui est pour lui un objet d'effroi, et combien l'homme est puni, par les ennuis d'un tel lien, d'avoir réduit la femme en servitude. »

 

Théorie des quatre mouvements

 

Avant Fourier les philosophes n'ont pas parlé des femmes si ce n'est sous le signe de la méfiance. C'est qu'en effet l'altérité du féminin inquiète et face à une telle étrangeté la volonté de contrôle et de domination plus rassurantes, l'emportent. Les philosophes ont tardé à remettre en question ce rapport de force et de soumission.

 

Pourquoi les penseurs des Lumières ont-ils pensé l'égalité des citoyens sans y inclure les citoyennes ? C'est peut-être qu'au travers de la question des femmes, le pouvoir que pouvait exercer sur eux la passion amoureuse les effrayait : jusqu'où un tel sentiment peut-il mener ? La passion ne contient-elle pas le risque de s'égarer voire de sombrer ? A cela les philosophes ont traditionnellement opposé la raison, le contrôle et la mise en retrait des affects.

 

Un schéma s'est alors mis en place dans la pensée occidentale avec d'un côté un univers féminin marqué par les affects, la subjectivité, l'irrationalité, l'émotion, la passion, l'excès et de l'autre un univers masculin caractérisé par la raison, l'objectivité, le contrôle, la mesure et la philosophie.

 

Fourier est le premier philosophe à refuser cette partition, Nietzsche par la suite redonnera sa place à la dimension dionysiaque et passionnelle et dans une certaine mesure, à ce côté « féminin » de l'existence.

 

Alors faut-il penser que les passions enferment et tenter de s'en libérer, ou au contraire faut-il considérer qu'en cédant à leur attraction nous nous décentrons, nous laissant attirer par la nouveauté, le féminin et le risque? La passion nous enferme-t-elle en nous-même ou bien nous libère-t-elle ?

 

polygamie fourier

 

Contre toute une tradition philosophique Fourier va opter pour la deuxième option. La passion n'est pas ce que nous devons dominer mais plutôt ce à quoi il s'agit de se laisser aller, comme on se laisse aller à tomber amoureux.

 

Fourier est bien conscient des dangers de la passion, elle peut nous fermer aux autres en nous enfermant en nous-même, il existe des passions tristes pour reprendre le langage de Spinoza (passion de l'argent, de la gloire, de la jalousie, du pouvoir, de la domination, de la haine, de la vengeance).

 

Mais pour Fourier, l'existence de ces passions tristes ne remet pas en cause les passions. Ce n'est pas qu'en soi l'attraction passionnelle soit mauvaise, mais c'est que les passions se trouvent mal agencées en civilisation où elles ne peuvent s'épanouir.

 

Fourier ne propose pas de rejeter les passions mais bien au contraire de les assumer pleinement.

 

Dieu a doté l'homme de passions pense-t-il. C'est en les accomplissant que ce dernier est heureux et réalise ce qu'il est : « le bonheur, sur lequel on a tant raisonné ou plutôt tant déraisonné, consiste à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens pour les satisfaire » Théorie des quatre mouvements

 

La cause de nos malheurs réside dans le mauvais agencement de nos passions empêchées de s'épanouir. Ce mauvais agencement a transformé les passions en puissance de destruction.

 

A quelles conditions la passion peut-elle devenir une ouverture, un dépassement de soi, une puissance de vie ? Quel agencement permet leur épanouissement ?

 

Condition n°1 : Les passions se déploient directement et non en contremarche.

 

Fourier dénonce la duplicité caractéristique de la « civilisation » (ce terme de « civilisation » est dans la bouche de Fourier péjoratif, en civilisation tout va en "contre-marche". Il oppose ce fonctionnement à celui de l' Harmonie, société dans laquelle les passions trouveront leur plein essor).

 

En civilisation chacun d'entre nous sait bien que la passion de l'argent par exemple, peut conduire au pire mais au lieu de prendre le problème à bras le corps, nous nous bornons à condamner la cupidité dans nos paroles tout en nous y livrant dans nos actes.

 

En civilisation de même, nous prônons l'amour exclusif, la fidélité sexuelle dans le couple mais nous pratiquons en cachette l'amour polygame ou polyandre.

 

Fourier dénonce avec son humour observateur et perspicace 76 espèce de cocus !

 

« N°3. Cocu imaginaire est celui qui ne l’est pas encore et se désole en croyant l’être. Celui-là, comme le présomptif, souffre du mal imaginaire avant le mal réel.

 

N°6. Cocu goguenard est celui qui plaisante sur les confrères et les donne pour des imbéciles qui méritent bien ce qui leur arrive. Ceux qui l’entendent se regardent en souriant et lui appliquent tacitement le verset de l’évangile : « tu vois une paille dans l’œil du voisin, tu ne vois pas une poutre dans le tien. »

 

N°12. Cocu absorbé est celui que le torrent des affaires éloigne sans cesse de l’épouse à laquelle il ne peut donner aucun soin ; il est forcé de fermer les yeux sur ceux que rend un discret ami de la maison.

 

N°18. Cocu réciproque est celui qui rend la pareille, et qui ferme les yeux parce qu’il se dédommage sur la femme ou parente de celui qui lui en fait porter. C’est un prêté rendu ; on se tait en pareil cas.

 

N°22. Cocu optimiste ou bon vivant est celui qui voit tout en beau, s’amuse des intrigues de sa femme, boit à la santé des cocus et trouve à s’égayer là où d’autres s’arrachent des poignées de cheveux. N’est-il pas le plus sage ?

 

N°42. Cocu fulminant est celui qui entremet l’autorité de la Justice, soulève le public, cause un scandale affreux, menace de voies de fait et n’aboutit qu’à s’exposer à la risée. […]

 

N°58. Cocu misanthrope est celui qui, en découvrant l’affaire, prend le monde en aversion, prétend que le siècle est perverti et que les mœurs dégénèrent. Tel est le Meinau de Kotzebue : c’est un visionnaire pitoyable dans ses jérémiades morales, et qui aurait dû ne pas se marier s’il répugnait si fort à partager le sort de tant d’honnêtes gens qui le valent bien.

 

N°76. Cocu de repos ou quiétiste est celui qui a une femme si laide que ni lui ni d’autres ne se doutent qu’elle ait pu trouver preneur : elle jouit d’autant plus paisiblement du galant qu’elle a trouvé soit par ses libéralités, soit par suite du caprice de quelques hommes passionnés pour les laides. »

 

Hiérarchie du cocuage

 

La duplicité caractéristique de la civilisation, le décalage entre ce que nous disons et ce que nous faisons, conduit à l'hypocrisie, au mensonge, à la mauvaise foi, à la culpabilité.

 

A force de ne pas assumer ce que nous faisons, nous ne savons plus qui nous sommes.

 

Condition n°2 : Assumer ce que nous sommes

 

Puisque l'homme est un être de passions, cessons de prétendre le faire rentrer dans un moule qui ne lui correspond pas. Cessons de chercher à brider ses passions qui de toutes façons trouveront un chemin détourné pour se déployer. On comprend pourquoi Fourier ne se reconnaissait pas comme un philosophe utopiste mais bien au contraire comme un philosophe réaliste, prenant l'homme pour ce qu'il est et non pour ce qu'il devrait être.

 

Assumons ce que nous sommes et regardons ce que cela donne, ainsi pourrait-on définir l'entreprise de Fourier dans le Nouveau monde amoureux. Une fois libéré de l'hypocrite modèle du mariage tout devient possible, un nouveau continent affectif s'ouvre à nos découvertes. Assumons nos fantaisies sexuelles et nos amours multiples. Dans cet ouvrage d'une grande liberté d'esprit, il nous livre des tableaux variés sur les agencements amoureux possibles. Pour cela il s'appuie sur les nombreuses observations auxquelles il a pu se livrer lorsqu'il était commis voyageur, tout en les prolongeant par des tableaux imaginaires.

 

Fourier observe la réalité...

 

« Entendez les femmes qui ont eu beaucoup d’amants et les hommes qui ont eu beaucoup de maîtresses, ont à citer une kyrielle des manies secrètes de chacun, il y en a même de fort plaisantes, car certains hommes du genre cafard aiment à être menacés, battus et maltraités horriblement par leur belle, en paroles et en actions. J’ai vu un jour un fouet pire que celui de la passion de Jésus-Christ et la femme qui s’en servait m’assura qu’elle touchait à force de bras sur son quidam, tout en l’accablant d’imprécations, et qu’il était très content de cette courtoise mignardise. D’autres aiment à battre et payent fort cher des femmes pour le plaisir de les déchirer, de couper.

 

Ceci est manie matérielle ; il en est du genre sentimental surtout chez les vieillards. Tel aime à se faire vêtir et traiter en marmot, la soubrette le coiffe d’un bourrelet d’enfant et l’on met en pénitence le poupon sexagénaire pour avoir fait des sottises ; en vain essaye-t-il de crier grâce ; il faut qu’il soit puni, il a trop fait le sot, il est forcé de corriger là dessus et l’on tapote doucement son fessier patriarcal, puis on lui fait demander pardon et baiser le fouet avec promesse d’être sage ; ceux qui ont cette manie peuvent composer le monde des vieux poupons qui est de genre sentimental, comme illusion amoureuse en sens de famillisme ; elle serait matérielle si se bornait à flagellation très en vogue chez divers vieillards ».

 

 

 

...et il prolonge ces observations par des tableaux imaginaires dans lesquels il évoque « des amours en orchestre ou quadrilles polygames », des « quadrilles omnigynes », des « orgies réglées sur l'enthousiasme de l'art » ou « orgies de musée », il invente toute une nomenclature composée de titres et d'honneurs plus ou moins repris des classifications de la religion catholique : saint et saintes, anges, fées, fés, pontifes, confesseurs et confesseuses, fakir et fakiresses.

 

Mais chez lui les Saints et Saintes font bénéficier à tous de leurs faveurs. Tels Fakma et Isaum qui éprouvent l'un pour l'autre un amour purement sentimental, « un lien d’enthousiasme perpétuel » (appelé encore céladonie) et dont le rayonnement se diffuse sur l’ensemble des harmoniens à tel point qu’un grand nombre d’entre eux bénéficient des faveurs sexuelles des deux amants et que même les vieillards y trouvent satisfaction. À la fin de cet épisode Chryses commente du haut de la société d'Harmonie dans laquelle il a la chance de vivre, ces prodiges de vertu qui auraient choqué les courtes vues des civilisés des temps anciens :

 

« Chacun de vous sent le besoin de rendre hommage aux vertus éclatantes dont nous sommes témoins et dont nous allons goûter les bienfaits. Je ne saurais mieux vous en faire sentir le prix qu’en rappelant à votre mémoire les âges obscurs où la philosophie incertaine excitait tous les esprits à l’égoïsme et en faisait la base des relations sociales. Alors les vertus amoureuses qui font aujourd’hui nos délices auraient été des forfaits dignes du dernier supplice. La vandale philosophie vouait à l’opprobre toutes les passions qui forment les liens et tous les grands caractères qui savent en amour et en ambition s’élever au-dessus de l’égoïsme.

 

Pendant trois mille ans vos aïeux, tout en se targuant de sagesse restèrent sous la tutelle de cette science infâme qui dégradait la liberté et voulait asservir un sexe à l’autre, qui plaçait la sagesse dans la persécution du sexe faible et la gloire dans le carnage et les pillages fiscaux et mercantiles ».

Nouveau monde amoureux

 

Condition n°3 : laisser aux femmes toute liberté et se laisser guider par leurs découvertes

 

« Quel caractère la liberté développerait-elle chez les femmes ? Voilà des questions que les philosophes se gardent d'élever : animés d'un esprit d'oppression, d'une antipathie secrète contre les femmes, ils les habituent par de fades compliments à s'étourdir sur leur esclavage ; et ils étouffent jusqu'à l'idée de rechercher quelles mœurs prendraient les femmes dans un ordre qui diminuerait leurs chaînes. » Théorie des quatre mouvements

 

Dans la France monarchiste du début du XIXème siècle, corsetée par le code civil et modelée par les mille formes de la domination masculine, Fourier insiste sur l’« avilissement des femmes en Civilisation », notamment par le mariage ou la prostitution.

 

Contre cet état de fait, il conditionne le progrès social à la liberté des femmes « En thèse générale les progrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté ; et les décadences d’ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes. » Cette idée fondamentale est déclinée de diverses manières : « L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux » ; « Dieu ne reconnaît pour liberté que celle qui s’étend aux deux sexes et non pas à un seul. » Théorie des Quatre Mouvements

 

Il convient donc d’en appeler à une émancipation concrète, pratique, à la fois personnelle et sociale vis-à-vis du mari, du père, du client, du directeur de conscience. La dissolution du modèle patriarcal se traduit par une liberté complète : « Toute femme peut avoir à la fois 1° un époux dont elle a deux enfants ; 2° un géniteur dont elle n’a qu’un enfant ; 3° un favori qui a vécu avec elle et conservé ce titre : plus, de simples possesseurs qui ne sont rien devant la loi. » (Théorie des Quatre Mouvements)

 

La liberté des femmes donnerait lieu à une richesse affective insoupçonnée et la société en serait transformée. « Si l'on donnait aux femmes à décider quelle est la passion la plus digne de faire le bonheur de Dieu et de l'humanité, quelle passion semble nous associer à la divinité de Dieu, toute femme répondrait : c'est l'amour, seule passion qui porte un caractère tout divin et qui nous identifie à la divinité » Nouveau monde amoureux

 

C'est que l'amour chez Fourier est une passion éminemment sociale, une attraction vers l'altérité, une passion qui nous associe au bonheur de Dieu dans le plaisir de nous sentir uni aux autres. Lorsque l'Harmonie nous aura fait découvrir ce bonheur d'abondance et de richesses sentimentales alors nous oublierons bien vite le simulacre de bien être matériel et égoïste propre à la civilisation. Nous le remplacerons par un bien être véritable : celui du plaisir d'harmonie et de la passion de "l'unitéisme", « penchant de l'individu à concilier son bonheur avec celui de tout ce qui l'entoure. » On pourrait comparer ce plaisir d'accomplir la passion de "l'unitéisme" avec ce qu'éprouve le musicien. Il expérimente un plaisir supérieur en jouant au coeur de l'orchestre plutôt qu'en s'exerçant seul dans une pièce. La passion de l'unitéisme nous fait éprouver la joie de participer à l'harmonie générale, à la fois en tant qu'individu singulier et en tant que partie du tout.

 

Passion et raison

 

Cessons de concevoir la raison et la passion de même que le masculin et le féminin comme des concepts opposés et antinomiques. Les uns n'excluent pas les autres. Pourquoi ne pas laisser vivre en chacun le féminin et le masculin, la passion et la raison ?

 

La raison est indispensable pour prendre du recul sur des passions qui peuvent nous enfermer, nous aveugler et nous détruire. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous ayons à nous débarrasser de nos passions. Certes ces dernières contiennent une part d'étrangeté qui peut paraître inquiétante tout comme Dionysos, dieu multiforme, étranger et féminin inquiétait le peuple de Thèbes. La passion est un risque à prendre. Mais la raison peut le reconnaître et l'assumer. Comment pourrions-nous vivre sans cet élan vers l'extérieur qu'implique la passion ? La passion ne s’oppose pas à l’action : plus que la volonté elle possède une force, un pouvoir d’attraction qui nous permet d'aller à la rencontre de ce qui est autre.

 

Ainsi chez Fourier, la raison est mobilisée non pour supprimer les passions mais pour les accepter et leur permettre de se libérer, de s’épanouir, de grandir en variété, intensité, subtilité.

 

L’amour est l’une de des manifestations les plus vives de la passion. Sur ce point Fourier s’accorde avec les romantiques mais il s’en distingue par l’idée que l’amour ne se réduit pas au couple exclusif, c'est une passion rayonnante et profondément sociale.

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Texte libre

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