Faut-il être cultivé pour apprécier une oeuvre d'art? (corrigé n°2)

Publié le 4 Avril 2011

   Une dissertation de Mathilde Gras, TS1


 On peut définir une œuvre d’art comme un ensemble organisé de matériaux mis en forme par un esprit créateur dans un but esthétique. Ainsi, la valeur de l’œuvre reposerait sur des critères esthétiques. Or, le sentiment de « beau » naît d’un plaisir qui accompagne la perception de l’œuvre. Le fait d’être cultivé n’a, semble-t-il, aucune influence sur notre jugement esthétique étant donné qu’il résulte d’une perception intime et subjective. Pourtant la culture, que l’on peut opposer dans ce sujet à l’ignorance, ne permet-elle pas une meilleure compréhension des œuvres ? Mais comprendre est-ce suffisant pour appécier ? La culture nous donne-t-elle des clés pour mieux voir ?  Puisqu’elle implique un grand nombre de connaissances, cette accumulation de savoirs ne risque-t-elle pas de nous empêcher d’accéder à une émotion sincère et spontanée ?

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Tableaux d'Aloïse Corbaz (certaines de ces oeuvres sont visibles dans le magnifique musée de l'Art Brut de Lausanne, tout près de chez nous!)


Une Œuvre d’art (Beaux Arts) peut être évaluée selon deux dimensions : une dimension sensorielle qui relève de la perception des sens (esthétique) et une dimension théorique (originalité, contexte de création). Tant qu’on ne disjoint pas les deux dimensions, le jugement de l’œuvre se fait sur le plan esthétique, la « beauté » étant la valeur de l’esthétique.  Kant écrit dans La faculté de juger que la Beauté consiste en un sentiment : celui du plaisir qu’on a à observer une œuvre. Si l’on suit cette définition, il semble évident que tout le monde peut éprouver un certain plaisir devant une œuvre. En effet, chacun ressent des émotions plus ou moins exprimables et explicables que l’œuvre d’art réussit à matérialiser. Ainsi, les œuvres d’art paraissent être  un moyen pour les personnes, même les plus incultes, de libérer leurs propres perceptions de leurs limites,  de prendre conscience de ce qui vit en soi au plus profond et cela même si on ne dispose pas toujours de vocabulaire et de culture. Ainsi, l’œuvre d’art est peut-être encore plus appréciée  par des personnes peu cultivées, voire même illettrées, (comme ce fut le cas d'un certains nombres d'artiste de l'Art brut). Dans ces cas là l'art est un moyen  formidable pour matérialiser le ressenti.  On remarque d’ailleurs que dans de nombreux hôpitaux psychiatriques, il y a très souvent des activités artistiques afin de permettre aux patients de s’exprimer. Pourtant, les patients ne sont souvent pas très au courant de l’actualité littéraire, artistique…bref, ne sont pas toujours très cultivés, et pourtant touchés par l’art. Certains pensionnaires d’asiles psychiatriques comme Adolf Wölfliou Aloïse Corbaz sont devenus des artistes reconnus. Ces œuvres sont regroupées sous le nom d’Art brut, c'est-à-dire un art spontané qui ne recherche que l’esthétique.

 

De plus, même si la vision de la beauté est très subjective d’un individu à l’autre, selon Kant, il y aurait un sens commun à tous de la beauté : « Est beau ce qui plait universellement sans concept »… Cela semble être prouvé par l’existence de chefs d’œuvres mondiaux et intemporels : on peut en effet penser aux œuvres du patrimoine mondial de l’Unesco, ou encore de certains artistes, comme Edward Hopper, dont les œuvres ont fait le tour du monde avec succès. D’ailleurs, on distingue l’œuvre d’art du chef d’œuvre par le fait que le chef d’œuvre transcende les sensibilités individuelles, les époques et les cultures. Cela constitue donc un autre argument en faveur de l’universalité de l’œuvre d’art. En effet, les œuvres d’art trop liées à un contexte historique, culturel, tombent vite dans l’oubli. Pour qu’une œuvre passe d’œuvre à chef d’œuvre, il faut donc que l’œuvre soit accessible à tous, même au plus inculte des Hommes.

Il semble donc évident que pour qu’une œuvre nous touche, il n’y a pas besoin d’être érudit. En effet, chacun peut faire sa propre lecture d’une œuvre, l’interpréter à sa façon….mais on peut se demander si en ce sens, l’œuvre n’est pas détournée, si l’Homme en faisant sa propre interprétation ne fait pas sienne une œuvre qu’il n’a pas créée, sans se soucier de ce que souhaitait exprimer l’artiste…

 

Pour pouvoir  essayer d’interpréter l’œuvre de l’artiste sans la dénaturer, il faut déjà connaitre le contexte socio-économique, historique, dans lequel l’œuvre a été créée. Je pense en particulier à certaines œuvres contemporainescomme « Arbre aux voyelles » de Giuseppe Penone, installé au jardin des Tuileries à Paris. Les non-initiés y voient simplement un moulage en bronze d’un arbre déraciné, tandis que leur culture permettra à certains de rapprocher le titre de l’œuvre d’un poème de Rimbaud, le bronze de l’animisme et des contes celtes. Ils seront plus à même de comprendre la signification profonde de l’œuvre.

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L'arbre aux voyelles de Guiseppe Penone

De plus, l’œuvre d’art porte avec elle des codes sociaux de la culture de l’artiste : par exemple, rien que la notion du beau diffère selon les civilisations : En Europe, le beau fait écho à l’élégant, au charme alors qu’au Brésil, le beau renvoie à la joie, aux couleurs très vives. Ainsi, un européen peut trouver un peu criardes les œuvres des peintres naïfs brésiliens. Il en est de même pour la signification des couleurs qui diffère d’une culture à l’autre : par exemple en Chine, le noir est la couleur du mariage et le blanc renvoie à la mort, alors que c’est l’inverse pour nous. Ainsi, à la vue d’œuvres issues d’un artiste dont la culture nous est étrangère, bien sûr, on pourra apprécier l’œuvre, la trouver belle, mais peut-être ne l’aura-t-on pas bien interprétée, peut-être serons-nous passés à côté de l’essentiel de ce que l’artiste voulait nous faire ressentir à cause de différences de normes culturelles qui nous échappent. Une personne qui aurait connaissance de ces codes, de la « mentalité » du pays d’origine de l’artiste, du contexte de création sera mieux à même de comprendre l’œuvre dans son intégralité. Ainsi, il semblerait qu’il faut être cultivé pour apprécier l’œuvre pour ce qu’elle est en soi et non pas pour ce qu’elle nous inspire. Cette idée a d’ailleurs été mise en avant par Hume qui affirmait que le l’artiste devait se mettre à la place du public pour lequel était créé l’œuvre pour être apte à la comprendre sans prendre en compte les normes culturelles et sociales de son époque, de sa civilisation.

De plus, le fait d’avoir une culture artistique assez large nous permet de pouvoir évaluer la valeur d’une œuvre. En effet, un homme qui n’a vu ni entendu parlé d’aucune œuvre d’art et qui verrait une imitation d’un chef d’œuvre ou une œuvre d’un artiste qui reprendrait en modifiant seulement quelques éléments d’un autre « grand maitre » serait ébahi devant ce personnage : il ignorerait que ce personnage n’est en fait pas un artiste car le génie de l’artiste selon Kant se manifeste essentiellement dans le caractère original de ses idées. Ainsi, une œuvre dupliquée, bien qu’elle présente une dimension esthétique remarquable ne présente aucunement la dimension artistique, ce n’est donc pas une œuvre d’art. Nous voyons donc qu’il est important d’être cultivé afin d’avoir une vision objective de la valeur de la dimension artistique d’une œuvre.

De plus, un homme « cultivé » est capable de juger par lui-même, en faisant abstraction des préjugés et codes de sa culture : Térence disait que plus un homme est vraiment cultivé, plus il est tolérant et ouvert aux autres cultures. Ainsi, il essaiera de comprendre une œuvre en prenant en compte son contexte, la culture de l’auteur et ne la rejettera pas du premier coup d’œil en disant « c’est moche » et en passant à la peinture d’après. Cela lui permettra certainement de ne pas passer à côté d’un chef d’œuvre fort en émotion… Il sera donc en pleine mesure de dire si une œuvre lui plaît ou pas, non pas simplement sur des critères esthétiques centrés uniquement sur ses propres goûts, mais de pouvoir argumenter, dire pourquoi elle ne lui plait pas par rapport au contexte etc… il aura réellement choisi les œuvres qui lui plaisent et celles qui ne plaisent pas alors que celui qui n’est pas cultivé aimera une œuvre « au hasard » pour ce qu’elle lui inspire à lui, et pas pour ce qu’elle est vraiment…

art-australie.jpg   Art aborigène d'Australie (un site sur l'art autralien pour en savoir plus)


 

Pour conclure, il faut préciser qu’une œuvre d’art est composée de deux dimensions : une dimension artistique et une dimension esthétique. S’il ne s’agit que d’apprécier la dimension artistique d’une œuvre, la culture générale est inutile puisqu’il est naturel chez l’Homme de rechercher une certaine esthétique. Mais ce jugement esthétique ne sera aucunement objectif et universalisable. S’il s’agit d’apprécier une œuvre pour ses qualités artistiques et esthétiques, c'est-à-dire apprécier l’œuvre dans son ensemble, il semble nécessaire d’être cultivé afin d’être capable de juger par nous même sans rester enfermé dans les dogmes, les préjugés propres à notre culture et d’être capable d’apprécier l’œuvre pour ce qu’elle est réellement, pour ce que l’artiste a exprimé par elle, et pas seulement pour ce qu’elle nous inspire à nous. 

 

Rédigé par Mathilde Gras

Publié dans #Corrigé de dissertation

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