écoute petit homme! (suite)

Publié le 10 Mars 2011

Alain Cassiot, lecteur assidu de Reich et fin connaisseur de sa pensée a relu la fiche de lecture de Camille et propose quelques précisions pour avancer dans l'étude de cet auteur.
"Le livre "Ecoute petit homme" est une exception dans les publications réalisées par Wilhelm Reich. Il publie en principe seulement le résultat de ses travaux scientifiques, et plutôt 10 ans après les avoir réalisés pour plus de certitude grâce au recul. Alors qu'il s'agit là d'un cri de colère, initialement non destiné à la publication, puis publié quelques mois plus tard. C'est une colère envers ses compatriotes, d'Europe (1) puis d'Amérique qu'il rejoint en 1939, et dont il expose sans le moindre fard les attitudes anti-sociales et la dangerosité pour les scientifiques et les hommes soucieux comme lui du bonheur humain. Je ne pense donc pas qu'il s'agisse vraiment de "l’aboutissement d’une lutte intérieure d’un homme de science". 
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Vous avez justement remarqué le caractère iconoclaste de cette dénonciation : c'est l'homme moyen, "petit homme" ou "petite femme", qui est responsable des oppressions et massacres de masse, et non l'adversaire "capitaliste" lointain et théorique. W. Reich dresse ainsi un portrait très précis dans lequel chacun et chacune peut encore de nos jours se reconnaître, dans tout ou partie de son comportement habituel.
 
Pour ne pas commettre d'interpétation erronée il faut se repalcer dans le contexte dans lequel ce petit texte vengeur a été écrit. S'il était coupé de l'œuvre de W. Reich, il serait effectivement aisé de croire avec vous que ce savant se trouvait dans un état d'incompréhension et de désespoir lors de sa rédaction en 1945.
Or les quelques allusions à ses raisons d'espérer (3) renvoient effectivement à ses travaux déjà réalisés, et dont il publiera plus tard les derniers avancements. Ils sont preuves à la fois de son optimisme et de sa croyance en l'humain. Une croyance qu'il appuie sur l'approfondissement radical des découvertes de Sigmund Freud, ce qui lui vaudra de perpétuelles tracasseries de la part de ses confrères en psychanalyse qui ont selon lui émasculé le caractère révolutionnaire des découvertes de Freud sur la libido et le refoulement. Il trouvera des confirmations sociétales de l'éclairage innovant qu'il donne sur le caractère humain (4) dans les travaux de l'ethnologue Malinovski dès 1930.
 
C'est pourquoi une lecture attentive d' "Ecoute petit homme !" ne peut en aucun cas renvoyer au pessimisme que vous lui attribuez in fine quant à la nature de l'homme. Bien au contraire, W. Reich s'est fortement opposé, pour des raisons cliniques, au concept "d'instinct de mort", imposé selon lui à Freud par ses disciples (5). Un concept qui est, lui, profondément mortifère malgré son absence de réalité clinique, et rendu inutile par les explications que Reich donne des dysfonctionnements de l'être humain par rapport à sa nature qui apparaît foncièrement pro-sociale.
Donc toutes ses œuvres ne sont pas "largement inspirées de la doctrine freudienne", et elles ne portent pas seulement sur "la fonction sexuelle dans la psychanalyse".
 
En lisant d'autres publications signées de ce savant, vous verriez que la partie de son œuvre qu'il juge principale est hors du champ de la psychanalyse. Elle se trouve dans celui de la physique "de l'Orgone", nom qu'il donne à l'Energie vitale désignée couramment dans les civilisations indiennes et asiatiques (comme le ki, le chi et le prana, elle n'est absolument pas "à base de radium et de plomb"). Cette œuvre lui a valu d'être pourchassé, déjà en tant que Juif par les nazis en 1933 comme vous le soulignez. Mais vous oubliez qu'il a subi aussi la vindicte continue des tenants de la Société Psychanalytique, qui craignaient que son engagement social ne ternisse l'image de la psychanalyse encore toute nouvelle, l'obligeant à courir de pays en pays jusqu'à son exil aux USA en 1939. Il a aussi été exclu en 1933 du parti communiste, qui redoutait son influence émancipatrice sur les enfants et les femmes de la classe ouvrière. 
 
Je suis toutefois heureux que cette lecture vous ait permis de réfléchir "énormément" sur ce que l'homme est capable de faire, de néfaste en l'occurrence. Je vous invite maintenant à approfondir votre découverte des travaux de Wilhelm Reich hors de tout préjugé. Peut-être alors saurez-vous comment j'ai acquis la conviction qu'il existe une voie pour que les êtres humains puisse vivre ensemble et au sein de la nature dans une relation empreinte de respect et d'harmonie. Des raisons qui ont à voir avec l'émancipation de la jeunesse pour qu'elle sorte des sentiers délétères vers lesquels les conduit la méconnaissance générale des fondements du caractère humain et de ce qui l'enracine dans la nature (6). "
 
 
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(1) Beaucoup de personnages qu'il a côtoyés s'y retrouvent décrits sans concession, mais sous une forme impersonnelle. W. Reich règle visiblement ses comptes avec ceux et celles qui l'ont profondément déçu dans son entourage, y compris Freud que l'on reconnaît parmi d'autres personnages moins célèbres (Cf. page 124, dans "Ecoute Petit Homme" de l'édition Petite Bibliothèque Payot).
(2) Par exemple, c'est suite à l'action d'une "petite femme" qu'une chaîne d'évènements judiciaires l'a conduit à trouver la mort le 3 novembre 1957 dans un pénitencier du Connecticut, deux jours avant sa libération. D'où le doute encore actuel sur les causes de sa mort, crise cardiaque ou assassinat en raison des enjeux économiques et militaires de ses découvertes (qui ne concernaient pas seulement le cancer). Il était poursuivi en fait pour non respect par l'un de ses patients d'une loi fédérale interdisant le transport entre Etats de ses "boîtes à Orgone". Un prétexte pour l'empêcher de continuer ses recherches. Eléments biographiques, parmi de nombreux autres ouvrages, dans le numéro 83 de la revue l'Arc (1982) consacré à Wilhelm Reich.
(3) Relire la fin de l'introduction (p. 13 op. cit.) et la métaphore de l'aigle p. 81, par exemple.
(4) Dans "l'Analyse Caractérielle" publiée en 1933, mais aussi dans des livres plus récents comme "La Fonction de l'Orgasme" publiée en 1940 pour la 1ère édition.
(5) Sur ses rapports personnels avec Freud, je conseille de lire son livre de dialogue fiction "Reich parle de Freud" paru en 1954, que je trouve très éclairant sur la distance théorique entre leurs travaux concernant la psyché humaine.
(6) Allez, un dernier livre pour parcourir cette route escarpée : "L'Ether, Dieu et le Diable" paru en 1949, et à lire après les précédents pour plus de clarté me semble-t-il.

Rédigé par Alain Cassiot

Publié dans #Notes de lecture

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