écoute petit homme!

Publié le 4 Mars 2011

Une fiche de lecture réalisée par Camille Laluque, TL2

 

 

"Amour, travail et connaissance sont les sources de notre vie, ils doivent donc la gouverner."

 

Wilhelm Reich

 

  Ecoute petit homme! a été écrit par Wilhelm Reich, un célèbre psychiatre, psychanalyste né en 1897. Elève de Freud à Vienne, toute ses œuvres et recherches sont largement inspirées de la doctrine freudienne: il étudie la sexologie, et la thérapie psychanalytique plus particulièrement au niveau de la satisfaction sexuelle qu’il considère comme la base de l’équilibre psychologique. Reich, s’investit dans le parti communiste allemand, son intérêt pour la psychanalyse s'accompagne d'une implication sociale et politique. D’origine juive, il est contraint de fuir Berlin en 1933 après la montée du nazisme. Emigré en Norvège puis au Etats-Unis, il continue ses recherches sur la sexualité de l’enfant, et la fonction sexuelle dans la psychanalyse, et enfin s’attarde sur sa découverte majeure « l’orgone » (à base de radium et de plomb) qu’il souhaitera utiliser comme remède dans la lutte contre le cancer. Il sera traité de fou et de lubrique par la communauté de la médecine américaine et accusé de priver les malades de thérapie et de les mettre en danger. Il meurt en prison d’une crise cardiaque en 1957.

self-liberator.gifLe livre Ecoute petit homme a été rédigé en 1945 pour témoigner de « l’aboutissement d’une lutte intérieure d’un homme de science ». C’est une analyse de « l’homme moyen », de « l’homme commun », celui sur qui tout repose dans les démocraties, l’homme qui appartient à la masse prolétaire, ce même homme qui a permis, en 1933 à un Führer de prendre en charge sa liberté pour « l’honneur national » et pour la sécurité, et qui a conduit à l’oppression et la mort de millions de personnes.

Cette œuvre s’adresse à ce petit homme, que Reich connait mieux que personne car il côtoie et étudie cet homme et cette femme qui ne se voient pas eux-mêmes, qui ne veulent pas se voir eux-mêmes car cela leur fait peur. Reich peut le décrire car en lui comme en chacun de nous, existe un petit homme qu'il connait, qu'il observe mais auquel il ne veut pas se soumettre. Cette œuvre dévoile les états d’âme de Reich qui tente de trouver les causes des atrocités que peut commettre ce petit homme, sans aucun sentiment de culpabilité, de honte.

Reich commence par définir qui est l’homme moyen. En s’adressant directement à lui, il lui apprend qui il est, et pourquoi il en est ainsi, puis il tente de proposer des solutions à ses problèmes. Le livre est organisé comme une grande diatribe contre toutes les peurs du petit homme, diatribe appuyée par des illustrations caricaturales et explicites.

 

Le thème principal ici reste la bêtise humaine, la faculté de la masse à « être son propre oppresseur ».

On peut trouver des liens avec les notions de pouvoir, de vérité, d’histoire, de morale et surtout de liberté.

 

La principale interrogation est comment l’homme moyen a-t-il été capable de tant d’atrocité? Pourquoi l’homme est-il son propre persécuteur? Pourquoi assassine-t-il ses amis et confie-t-il le pouvoir de prendre les décisions à son ennemi? De plus, cette œuvre est une réponse aux accusations auxquelles Reich a été soumis pour ses recherches sur l’Orgone.

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La thèse de Reich est très nettement Freudienne, il pose la frustration sexuelle comme la plus grande cause de la mesquinerie, et du vice humain. L’homme moyen se fait passer pour la victime dans toute les situations, alors qu’il est son propre persécuteur. L’homme a peur de la vie, peur du plaisir, peur des grands hommes : ces petits hommes qui ont compris « pourquoi ils étaient petits » et préfère confier la responsabilité, le pouvoir (la chose la plus effrayante pour lui) à ses oppresseurs; car le petit homme a tué Jésus, Socrate, Lincoln et Marx afin d’être l’esclave de « petits grands hommes » comme Staline, Mussolini et Hitler. Cette thèse peut être mise en parallèle avec celle de Kant qui, dans son ouvrage Réponse à la question: qu'est-ce que les lumières? distingue les mineurs qui choisissent la facilité en réservant le pouvoir et l’usage de la raison aux tuteurs. Le petit homme a peur de se regarder en face et préfère se draper dans sa dignité car il se préoccupe davantage de ce que son voisin pense de lui que de ce que lui-même interprète dans le miroir. Il déteste l’innovation et les hommes vraiment grands qui ne souhaitent que son bonheur, et c’est pour cela qu’ils accusent Reich d'être un danger pour l’honneur de la nation.

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  Mais Reich ne fait pas que révéler au petit homme qui il est, il lui propose des solutions, comme l’expérimentation de la satisfaction sexuelle, qui selon lui règlerait les problèmes de frustration violente du petit homme qui accepterait enfin d’être son seul maître.

 

La lecture du livre m’a énormément fait réfléchir sur ce que l’homme, en général est capable de faire, et le livre de Reich est une succession de révélations sur notre peur de vivre et notre lâcheté. On peut se retrouver dans le petit homme qu’il décrit, même si l’expérience n’est pas agréable. J’ai appris des choses sur la doctrine freudienne. J’ai pu comprendre dans quel état d’incompréhension et de désespoir Reich pouvait se trouver après guerre alors qu'il avait été chassé par les nazis et que ses livres ont été brûlés, et ses idées proscrites.

 

Dans l’ensemble, le livre m’a fascinée dans la mesure où c’est une réelle provocation pour le petit homme que nous sommes de s'entendre dire que nous sommes coupables de notre propre malheur et de notre propre oppression. Ses thèses sont défendables et l’argumentation est parfaite, on sent à travers ces pages l’émotion qu’a pu ressentir Reich au moment de l’écriture de cette œuvre.

De plus les illustrations sont très explicites voire humoristiques et viennent éclairer les propos de Reich en imposant une touche de dérision. Cependant je suis en désaccord avec le fait de mettre tous les individus dans le même cas, il nous parle directement en nous « traitant » de petit homme, en avançant que la quasi-totalité du peuple est constituée de petits hommes. Pour ma part je trouve que la vie est faite d’une multitude de « grands petits hommes » et que nous ne sommes pas tous aveuglés par notre propre haine et notre dégoût de la vie.

De plus, je ne suis pas Reich quand il met la cause de tous les maux sur le compte de la frustration sexuelle et de l’expérience de l’enfance. Il me semble que la sexualité n’est qu’une partie infime de ce qui forme notre inconscient. Reich et Freud n’ont pas connu la période de « la libération sexuelle » des années 70, malgré cette libération nous constatons qu'il y a toujours des petits hommes. Je pense que même si énormément de gens assumaient entièrement leur sexualité, cédaient à tous leurs fantasmes et atteignaient l’orgasme, ils ne seraient certainement pas guéri de la « pathologie du petit homme ».

Lire quelques extraits d'Ecoute petit homme!

Rédigé par Camille Laluque

Publié dans #Notes de lecture

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Lassagne 23/07/2015 13:22

Bonjour,
Lors de recherches sur internet, je tombe sur votre article.
Merci beaucoup pour votre travail qui me donne très envie de lire cet ouvrage.
Malgré la date un peu dépassée, j'ai quand même envie de rebondir sur la conclusion.
C'est ma formation de sexologue qui me guide.
La sexualité est un domaine où se retrouve presque tout de ce qui fait l'être humain: son corps et ses réactions, ses perceptions, sentiments et émotions, envers lui même, en tant qu'individu et individu sexué, et envers l'autre, ses connaissances, représentations, idéaux, et systèmes de pensées ainsi que ses influences sociales, et enfin sa manière d'être et de vivre ses relations avec les autres. Je choisis de ne pas détailler davantage la liste en citant les éléments de chaque dimension.
Aussi le vécu sexuel peut révéler chacun à soi-même et à l'autre, autant dans le lâcher-prise, que dans la retenue, selon la capacité de chacun, son histoire, sa personnalité et bien sûr celles de l'autre.
Voilà pourquoi je pense que la réflexion de Reich est encore à réfléchir...
Amicalement.