Dire vrai ou « apparaître en public sans avoir honte »

Publié le 12 Juillet 2010

 

Sur la lancée de ma lecture de la Fin du courage de Cynthia Fleury je pense aux conséquences que l’on pourrait tirer de ses analyses pour l’enseignement.

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Si comme elle l’écrit, « le courage s’enseigne et l’apprentissage est sans fin » comment s’enseigne-t-il ?

On voit mal que le courage puisse s’enseigner seulement par un cours magistral. Certes nous avons besoin de mots pour nous mettre en route, pour savoir ce que nous faisons et où nous allons mais comment pourrions-nous apprendre à être courageux si toute la journée nous écoutons docilement la leçon du maître (même si cette leçon porte sur le courage), si nous ne sommes jamais en situation d’exercer notre courage devant les autres ?

L’école ne devrait-elle pas être le lieu où l’on apprend à pratiquer le  courage, socle de la démocratie ? 

 

« Il n’y a pas d’invisibilité ou de manque de reconnaissance sociale qui n’ait sa conséquence directe, néfaste, dans le monde politique » écrit Cynthia Fleury. Elle cite Axel Honneth :

 « Une phrase d’Adam Smith explique clairement cela : « apparaître en public sans avoir honte ». Cette formule souligne fondamentalement que les sujets ont besoin de différentes formes de reconnaissance sociale pour pouvoir réellement prendre part à la formation démocratique de la volonté. »

Si nous transposons cette analyse dans l’enseignement, la question devient donc :  

Comment faire pour que les élèves apparaissent en public sans avoir honte ?

Car nous les voyons parfois tout honteux devant le professeur, «  sujet supposé savoir » pour reprendre des termes de Lacan, livrant à son jugement ,timidement et dans la crainte, leurs connaissances hésitantes. Honteux encore devant les autres élèves, craignant leur regard. «  Vais-je passer pour un polard ? » « Vais-je me ridiculiser par mon ignorance, par ma bêtise ? » Il semble que l’élève « interrogé » n’ait qu’une idée en tête : disparaître sous le plancher et se camoufler par tous les moyens y compris celui de mettre en avant  son narcissisme, « envers d’un manque de reconnaissance patent ».

 

L’école devrait être le lieu de l’apprentissage d’un dire vrai devant les autres et ce dire vrai suppose l’exercice d’un courage.

Quel est le signe d’un dire vrai ? Cynthia Fleury s’appuyant sur des analyses de Michel Foucault dans son ouvrage le Courage de la vérité, montre que dire vrai ce n’est pas seulement dévoiler une vérité, dire vrai c’est mettre en adéquation ce que l’on dit et ce que l’on vit, la vérité est donc inséparable d’une sincérité. Il faudrait ici reprendre les distinctions d’Elise sur ces deux notions et lire aussi le beau texte de Jérémy sur ce thème.

Dire vrai, c’est donc ne pas cacher le contenu de ses pensées, savoir en surmontant sa peur, les montrer au grand jour. Cynthia Fleury écrit « La philosophie antique sait depuis toujours nous enseigner que le dire vrai est inséparable d’un dire vrai sur soi-même, et que la pratique d’un tel dire prend appui sur, et fait appel à la présence de l’autre. » Nous ne pourrions « dire vrai » si nous n’avions pas de témoin. C’est pourquoi être sincère lorsque nous prenons la parole est un risque qu’on ne peut prendre que si l’on s’élance avec courage. Dans le « dire vrai », nous avons besoin de la présence des autres non parce que nous voulons leur plaire,  mais au contraire pour prendre le risque de leur déplaire.

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La démocratie affirme Cynthia Fleury « est le seul espace politique possible où la vexation n’est pas génératrice de violence, où l’expérience du renoncement ou du deuil de soi peut se révéler constitutive de l’être collectif et individuel ».

Alors il nous faut maintenant réfléchir sur les dispositifs qui permettront l’apprentissage de ce dire vrai en classe, un « dire vrai » ou l’on pourrait enfin prendre le risque de ne pas être en accord,  avec les autres, avec le professeur, sans que cela tourne à l’exclusion, à la dépréciation mais bien au contraire parce que ce risque est constitutif de la formation de soi. Un dire vrai sans violence car un dire vrai reconnu.

 

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Mathilde M. 05/03/2011 13:26


Je découvre totalement par hasard ce blog...vous étiez ma prof de philo en terminale il y a maintenant ..9 ans ! Je tenais à saluer votre initiative et votre démarche. Par ailleurs, étant
aujourd'hui militante politique, je trouve particulièrement intéressante votre réflexion autour du livre de Cynthia Fleury. Encore bravo !


Laurence Bouchet 05/03/2011 16:41



Merci Mathilde pour ce commentaire! J'essaie d'utiliser la technologie disponible pour faire circuler le plus possible les idées d'où la mise en place de ce blog.


Vous êtes maintenant militante politique! Comment en êtes vous arrivée à vous préoccuper de politique? Il y a aujourd'hui, je crois, chez pas mal de lycéens un certain éloignement vis à vis de la
potilique telle qu'elle se pratique dans notre pays en même temps qu'un fort sentiment de révolte (lire sur ce thème les articles sur l'indignation) et le désir d'un monde meilleur. Pourtant bien
souvent c'est la résignation et l'impression d'impuissance qui l'emportent...