Atelier théâtre : Socrate et l'amour.

Publié le 17 Novembre 2009

Des étudiants de philosophie et théâtre de l'université de Besançon travaillent avec les élèves des deux terminales L du lycée. 

Pendant quatre séances de deux heures, Magalie et Lucie sont venues animer un travail d'écriture théâtrale à partir d'improvisations sur le Banquet et le Gorgias de Platon.

Le 17 décembre la troupe d'étudiants viendra à Pontarlier pour interpréter une partie de ces dialogues imaginés par les élèves ainsi qu'un montage de textes extraits des oeuvres de Platon : Criton,  l'apologie de Socrate, Phèdre, Ion, Cratyle, Hippias majeur.
   

En TL1 Esteban, Léa, Amélie, Donia, Amandine, Elodie, Hippolyte, Marek, aidés par les autres élèves de la classe se sont tour à tour mis dans la peau de Socrate, Aristophane, Agathon, Diotime pour imaginer la tournure que prendrait aujourd'hui un dialogue entre ces personnages.
Voici le résultat de ce travail d'improvisation :


La scène se passe dans une boîte de nuit.

Les personnages : un DJ, un barman, des danseurs parmi lesquels Aristophane et Socrate, puis Agathon, et Diotime.


Aristophane vient d’essayer d’aborder plusieurs femmes mais sans succès. Il s’adresse maintenant à Socrate.

                       

Aristophane se tournant vers Socrate : ça nous change des banquets !


Socrate : Oui


Aristophane : T’as déjà été amoureux ?


Socrate : Je te vois venir, tu veux qu’on aille dans un coin c’est ça ?


Aristophane : Mais non, ne te fais pas des idées, je cherche ma moitié voilà tout. T’aimes les filles ou les garçons ?


Socrate : Parlons plutôt de toi. Ce qui me plairait ce serait de connaître ta façon de concevoir l’amour.


Aristophane : Eh bien, l’amour consiste à retrouver sa moitié. Et là je suis en train de chercher la mienne que je n’ai toujours pas rencontrée.


Socrate : Trouver sa moitié ?


Aristophane : Oui trouver sa moitié. Je t’explique. Il y a longtemps existaient des hommes à quatre jambes et quatre bras.


Aristophane saisit deux danseurs sur la piste et montre à Socrate comment les deux moitiés ne formaient qu’un seul être.


Socrate : Mais pourquoi ne rencontre-t-on plus ces créatures?


Aristophane : Ces hommes se croyaient tout permis, ils voulaient rivaliser avec les dieux et les défier. Zeus s’est fâché. Pour les punir, il les a coupés en deux et les a ainsi rendus plus faibles.


Socrate : Mais c’est horrible. Comment a-t-il pu les couper ? Il devait y avoir du sang partout et des cicatrices.


Aristophane : Non, Zeus qui a eu tout de même un peu pitié d’eux a fait les choses proprement. Après les avoir coupés par le milieu, il a réuni par un fil les chairs qui pendaient et a tiré dessus comme sur le cordon d’une bourse laissant une seule trace au milieu du corps, le nombril.


Socrate regarde les deux personnes d’un air interrogateur.


Socrate : Mais on n’a pas le nombril dans le dos ?


Aristophane : Zeus a tout prévu ! Il leur a tourné la tête de manière à ce qu’ils se rappellent leur faiblesse, leur infériorité par rapport aux dieux. C’est ainsi que les êtres humains savent qu’ils sont voués à rechercher leur moitié.


Socrate : Tu veux dire qu’en regardant notre nombril, on tombe amoureux ? Mais comment on fait les bébés ? Parce que, selon toi, le matériel est dans le dos…


Aristophane : Zeus n’a pas fait le travail à moitié : il a aussi ramené le matos par devant !


Socrate : Je comprends, maintenant nous sommes des êtres coupés. Mais quel rapport avec l’amour ?


Aristophane : Mais tu ne comprends donc pas ? L’amour c’est la recherche de cette moitié, de cette part de nous-même à laquelle nous étions unis.


Socrate : Mais à quoi reconnait-on sa moitié lorsqu’on la rencontre ? Comment ferais-je pour la trouver parmi 8 milliards d’individus ?


Socrate regarde parmi les danseurs et les personnes qui l’entourent si l’une d’elle lui ressemble.


Aristophane : Non, pas la peine de rechercher comme ça. Quand tu rencontreras ta moitié tu ne pourras pas ne pas le savoir. Tu sentiras ton cœur battre plus fort. Cela vient de l’intérieur.


Socrate : Mais dis-moi, avant d’être séparés, les hommes étaient-ils un ou deux ?


Aristophane : Ils n’étaient qu’un.


Socrate : Donc n’étant qu’un ils ne s’aimaient pas. Pour s’aimer ne faut-il pas être deux ?


Aristophane : Heu… Heu… Les hommes ont toujours été deux, tu sais comme des siamois qui sont un tout en étant deux.


Socrate : Tu sais que Zeus pourrait encore nous couper en deux si on défie de nouveau les dieux. Est-ce que tu te sens deux, toi ?


Aristophane : Non.


Socrate : Tu es donc d’accord pour dire que lorsqu’on est un, on ne s’aime pas.


Aristophane : Oui, tout à fait.


Socrate : Si tu cherches ta moitié, vous allez fusionner et donc n’être plus qu’un. Tu es toujours d’accord pour dire que lorsqu’on ne forme qu’un seul être, on ne s’aime pas ?


Aristophane : Absolument.


Socrate : Quel est l’intérêt de chercher sa moitié si, lorsqu’on la trouve, il n’y a plus d’amour ?


Aristophane : Lorsqu’on trouve l’amour, c’est pour toujours !


Socrate : Pourquoi ?


Aristophane : On peut désirer quelque chose jusqu’à la fin de sa vie, désirer de le garder.


Socrate : Mais est-il possible qu’un homme ressente les mêmes sentiments toute sa vie pour une seule et même personne ?


Aristophane : Regarde : la santé, tu peux la désirer toute ta vie ; de même, tu peux aimer et désirer la même personne toute ta vie, la moitié que tu as trouvée !


Socrate : Tu ne peux pas comparer le désir de rester en bonne santé et celui d’aimer : tu ne peux pas te lasser d’être en bonne santé, alors que l’amour, lui, peut devenir lassant, routinier. La santé est un état et l’amour un sentiment, et les sentiments changent au cours de ta vie…


Aristophane : Heu… Là, je ne vois pas comment je peux te contredire…


Agathon s’approchant : Hé ! Depuis tout à l’heure je vous écoute parler et je pense que l’amour n’est pas du tout ce que vous dites. Je vais donc, moi, vous dire ce qu’il est : l’amour est beau et bon ; il apporte de bonnes choses, il rend beau. Mais on le sous-estime trop : on devrait lui élever des temples ! Il nous fait vivre, l’amour ; je pense Socrate qu’il est aussi important, bon et beau que la santé. Quand on est amoureux, on fait des choses incroyables, des choses qu’on ne fait pas habituellement ; on se sent puissant !


Socrate : Je te félicite pour ton éloge, Agathon. Mais ce que je recherche avant tout c’est la vérité. Permets-moi alors de te poser quelques questions. Quand on est amoureux, est-on amoureux de quelqu’un ou de personne ? Je te donne un exemple : si tu es père, es-tu père de quelqu’un ou de personne ?


Agathon : De quelqu’un.


Socrate : Donc si tu es amoureux, tu es amoureux de quelqu’un ou de personne ?


Agathon : De quelqu’un, forcément !


Socrate : L’amour est donc amour de quelque chose, mais est-il amour de quelque chose que nous avons déjà ou que nous n’avons pas ? Par exemple, si tu désires acheter une voiture, c’est parce que tu l’as déjà, ou parce que tu ne l’as pas?


Agathon : C’est parce que je ne l’ai pas.


Socrate : Donc l’amour, si tu le désires, c’est que tu l’as ?


Agathon : heu… non, c’est que je ne l’ai pas.


Socrate : Tu es donc d’accord pour dire que l’on ne peut désirer que ce qui nous manque ?


Agathon : Oui…


Socrate : Tu me disais bien que l’amour est beau ?


Agathon : Tout à fait.


Socrate : Mais tu as dit aussi que l’amour est la recherche de ce qu’on n’a pas ?


Agathon : Oui, Socrate.


Socrate : Donc, puisque l’amour recherche le beau, c’est que lui-même n’est pas beau, non ?


Agathon : Ah bah là… j’avoue… tu me laisses sans voix.


Socrate : Et le beau est comme le bon : le beau est bon et le bon est beau ; l’amour n’est donc ni beau, ni bon, mon cher Agathon.


Agathon : Je ne suis pas de taille à rivaliser avec toi, Socrate. Mais je connais quelqu’un qui pourra nous dire ce qu’est l’amour. Il crie. Diotime !


Diotime s’approchant: Qu’est-ce qui se passe ?


Agathon : J’ai essayé de faire comprendre à Socrate ce qu’est l’amour, mais je n’y arrive pas. Tu peux lui expliquer ?


Socrate riant, à Agathon : Est-ce que tu m’amènes ma moitié ?


Agathon : Mais non, ce n’est pas ta moitié ! Elle possède des dons, c’est une sorte de voyante, elle pourra nous dire ce qu’est l’amour.


Diotime abordant Socrate : Allons prendre un verre, cela va nous aider !


Ils s’installent au bar et commandent.


Diotime : L’amour n’est certainement pas ce que tu crois, Socrate. L’amour nous rend pauvre parce que plus rien ne compte à nos yeux, sinon l’amour. Mais il rend riche aussi car c’est une ressource qui ne s’épuise jamais.


Socrate : Si je comprends bien, l’amour est un mélange des deux, à la fois pauvre et riche.


Diotime : C’est exactement cela.


Socrate : Mais alors quels sont les bienfaits de l’amour ?


Diotime : L’amour nous permet de passer de la beauté sensible à la beauté spirituelle.


Socrate : Que veux-tu dire là ?


Diotime : Imagine que ce soir tu tombes amoureux de quelqu’un : tu vas d’abord l’aimer pour son apparence, puis tu vas chercher à connaître sa personnalité et alors tu l’aimeras peut-être pour sa beauté intérieure. Au fond, Socrate, que cherche l’amour ? Tout simplement une beauté infinie qui nous met dans un état d’extase, une sorte d’état second qui nous transporte hors de nos limites.


Socrate : Merci Diotime ! Buvons à l’amour !


Diotime : Et à toutes les choses que l’amour nous permet de créer !


Ils trinquent.

Publié dans #Evènement au lycée

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