Alexandre Jollien, le philosophe et les passions.

Publié le 31 Décembre 2010

« Longtemps j'ai chéri mon esclavage, adorant mes vagues à l'âme, si bien que lorsque l'angoisse ou l'ambition se sont peu à peu estompées, j'ai ressenti comme une sorte de vide. Etrange et creuse habitude! En somme le passionné a peut-être besoin de se sentir remué, bouleversé pour se sentir vivre. » ainsi Alexandre Jollien s'interroge-t-il sur son rapport aux passions dans son livre Le philosophe nu. Une vie passionnée n'est-elle pas en effet plus intéressante qu'une vie sans passion? Et à tout prendre même si la passion nous mène parfois à la déception, voire au désespoir au moins nous fait-elle vivre avec intensité, au moins fait-elle de notre vie une vie à nulle autre pareille. Ainsi nous arrive-t-il à nous autres, occidentaux, en dignes héritiers du romantisme de nous plaire à nous représenter le cours de notre existence passionnée. Ces passions qui nous traversent semblent faire de nous des individus singuliers, des hommes ou des femmes à part.

Pourtant, considérée par les philosophies orientale ou grecque quelle étrange attitude que celle de se laisser porter par ses passions! Le langage lui-même n'indique-t-il pas que nous devrions nous méfier des passions puisque l'étymologie de ce mot vient du grec, pathos ce par quoi nous subissons et souffrons. Et Spinoza de décrire dans l'Ethique cet état d'aliénation dans lequel les passions nous entrainent : « nous sommes agités de multiples façons par des causes extérieures et, tels les flots agités par les vents contraires, nous sommes ballottés en tous sens, ignorants de notre avenir et de notre destin » A cette passivité désordonnée toute une tradition philosophique oppose contrôle, mesure et sagesse.

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Dans son livre Alexandre Jollien renoue donc avec la philosophie antique, elle même en accord avec les philosophies orientales, le but de la philosophie étant d'aider à vivre pleinement sa vie, de la vivre en harmonie avec ce qui nous entoure, en nous débarrassant de ces désirs que les épicuriens comme les stoïciens reconnaissaient comme vains. Ainsi tout au long de son livre, s'interroge-t-il qu'est-ce qu'une vie heureuse? Comment atteindre ce bonheur auquel nous aspirons tous mais atteignons si rarement à cause de notre maladresse, de nos erreurs d'appréciation, de notre manque de jugement. Et puisque cette interrogation sur le bonheur n'a de sens que dans un parcours concret celui des vies singulières que nous menons, Alexandre Jollien s'interroge sur sa propre vie, c'est pourquoi son livre prend la forme d'un journal. Comment vivre heureux lorsqu'on est victime d'un handicap depuis la naissance, comme c'est le cas de ce philosophe? Lorsqu'il arrive de jalouser la vie des beaux garçons, musclés et bien dans leur corps. Journal dont la lecture nous apportera à nous aussi une leçon de vie, car même si nous avons la chance de ne pas traverser l'existence avec un handicap, il nous arrive d'être en proie aux tourments des « passions tristes » comme disait Spinoza : colère, agacement, jalousie, ressentiment, passions dans lesquelles notre ego se braque refusant d'accepter le monde et les autres tels qu'ils sont, refusant aussi de s'accepter lui-même tel qu'il est.

Que faire alors de nos passions? S'agit-il de nous en débarrasser? De les refouler? De les accepter?

« Entre une indifférence lâche et un pathos vain et étourdissant, comment progresser? » s'interroge Alexandre Jollien.

Et quel contrôle pouvons-nous bien exercer sur ces passions si elles ne dépendent pas de nous? « je définirai la passion comme ce qui en moi est plus fort de moi » écrit Alexandre Jollien.

Pour tenter d'affronter ce difficile problème existentiel l'auteur a recours à la méditation telle qu'elle se pratique dans le bouddhisme. Exercée quotidiennement, elle lui permet d'accéder à un certain détachement. La méditation offre un recul par rapport à soi, à nos pensées et nos mouvements passionnels, jalousie, colère, etc, auxquels nous nous identifions souvent sans recul. Car le problème n'est peut-être pas tant la passion que le rapport à soi, que la place centrale, la place de substrat que notre pensée que notre lange même, avec sa grammaire, accorde au sujet. Comme s'il y avait toujours un « je » adhérent à ses émotions, ses passions, ses sensations. La passion telle que nous la concevons en occident met l'individu au centre de tout et si nous souffrons à cause de nos passions, c'est dans la mesure où elles nous ramènent toujours à nous-même, sont centrées sur nous-même.

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La méditation qui est aussi contemplation du monde qui nous environne nous invite donc à un travail de décentrement de l'ego, considérant que chaque être fait partie d'un tout dans lequel il s'inscrit. Entre « une indifférence lâche et un pathos vain et étourdissant », il y a un donc un équilibre à tenir jour après jour par un exercice de méditation, un détachement à l'égard des passions tristes et un accueil des passions joyeuses. Une passion joyeuse, comme l'amour occasionné par une belle rencontre, nous grandit en nous procurant beaucoup de bonheur, un bonheur que nous éprouvons comme l'augmentation de notre puissance d'exister.

Voilà, j'ai bien aimé ce livre, j'ai bien aimé qu'il m'invite à la méditation, à la contemplation, que je tente de pratiquer quotidiennement à mon tour et à ma manière. Pas facile de fixer mon attention sur ma respiration, pas facile de me décentrer, de me détacher de mon ego qui me fait pourtant parfois souffrir, de laisser passer en les observant avec détachement les mille pensées chargées d'affectivité qui me traversent, tels des nuages dans un ciel pur. Pas facile, essayez, tous les matins après le petit déjeuner, ou dans le bus, ou dans la rue, ou dans les bois, en marchant...vous me direz.

Rédigé par Laurence Bouchet

Publié dans #Notes de lecture

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jean-louis 17/03/2017 17:53

Le problème avec les passions, c'est que, d'abord, la raison n'est pas la mieux placée pour en parler et la juger, ensuite, que lorsqu'on parle des passions, on parle généralement de ses excès, de ses dégâts, mais pas d'elle-même à parler. .
Peut-on séparer la passion de la vitalité ou de l'énergie, de la force de caractère ou de la personnalité, de l'amour ou de l'intérêt considérable que l'on peut avoir pour quelque chose ou quelqu'un. Dans ces conditions, on admettra qu'on ne trouvera guère de génie, de grands hommes, qui n'aient été passionnés.
N'est-il pas aussi pertinent au moins d'opposer passion et morale dans la mesure où cette dernière signifie prudence, réserve, tiédeur, modestie etc

Anaïs 04/01/2011 18:58


Les pensées de ce philosophe sont vraiment intéressantes; il souffre d'un handicap, mais, il cherche tout de même le bonheur..
Son livre doit être intéressant. Ses paroles doivent être touchantes. Et, je pense que suite à cette lecture, chacun aurait une vision différente de son ego..
Et puis,l'exercice de concentration sur sa respiration est à essayer. Je suis sûre que le résultat peut être surprenant.