A corps et à raison (le texte de la pièce)

Publié le 19 Mai 2012

 

Ci-dessous le texte de la pièce inventé par les élèves et mis en forme par Magalie Journot à partir de leur lecture des auteurs et de leurs improvisations. Vous trouverez au fil de la lecture des liens avec les textes des auteurs que nous avons étudiés.

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En entrant dans le théâtre, les spectateurs sont invités à visiter une exposition de costumes-sculptures suggérant quelques unes des conceptions philosophiques du corps. Lorsqu'ils sont tous installés, les costumes-sculptures s'animent pour leur adresser ces quelques mots de bienvenue :

 

Mesdames et Messieurs, Bonsoir

Et bienvenue au Théâtre du Lavoir !

 

Applaudissements. Les costumes-sculptures quittent la scène, pendant que deux des hôtesses de l'exposition viennent s'entretenir avec le public.

 

Merci !

 

J'espère que la visite vous a plu et je vous souhaite un bon retour chez vous ; soyez prudent sur la route et faites de beaux rêves !

 

Non je plaisante, on vient à peine de commencer...

 

Bon, comme vous l'avez compris, le thème de la soirée, c'est le corps. Mais avant que nous, nous vous exposions nos pensées sur le corps, j'aimerais d'abord recueillir les vôtres !

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais lorsqu'on s'apprête à passer la soirée ensemble - voire la nuit, si affinité - il est important de commencer par définir un peu les choses : Qu'est-ce que le corps ? Comment pourrait-on le définir ? Que désigne-t-il ? Est-ce une réalité ou bien une construction de l'esprit ?

Madame/ Monsieur (en montrant quelqu'un dans le public), je sens que ces questions vous passionnent ! Comment vous appelez-vous ? Vous avez un corps ? Vous nous le montrez ? On peut toucher ? Magnifique ! Je crois que vous êtes la personne qu'il nous faut pour définir le corps, (au public) n'est-ce pas ?

Eh bien, c'est entendu ! Suivez-moi, par ici, et nous vous écoutons !

Attendez, j'ai une meilleure idée ! (L'hôtesse rentre en coulisse avec la personne du public, et lui tend quelques éléments de costume, puis elle lui prépare son entrée en scène)

 

Mesdames et Messieurs, je vous demande un tonnerre d'applaudissements pour (prénom de la personne du public) qui va nous parler du corps !

(La personne du public tente l'improvisation proposée, et pour la mettre plus à l'aise, les hôtesses peuvent l’accompagner avec un instrument de musique.)

 

 

(Fin de l'improvisation, applaudissements)

Bravo (prénom de la personne du public) ! Mais je ne suis pas sûr d'avoir tout compris ce que vous avez voulu dire. Alors, si vous me le permettez, j'aimerais vous poser quelques questions. Vous me permettez ? Formidable !

 

-Tout d'abord, le corps est-ce seulement le corps humain ?

-… (il faut ici imaginer la réponse du spectateur)

-N'existe-t-il pas d'autres corps ? Par exemple le siège sur lequel vous étiez assis tout à l'heure ?

-...

-A l'inverse, peut-on dire que tout est corps, qu'il n'y a que des corps ?

-...

-Évidemment, je vous taquine, si le corps humain n'est pas le seul corps, tout n'est pas corps : il faut donc préciser la définition. Par quoi se définissent les corps, comment les reconnaît-on ?

Je vous propose une petite expérience -ce n'est pas moi qui l'ai inventée mais un jeune auteur prometteur, René Descartes, dont vous avez peut-être déjà entendu parler d'ailleurs :

Prenons ce morceau de cire (lire la deuxième méditation métaphysique de Descartes)  qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son.

Mais si maintenant on approche ce morceau de cire du feu :

toutes les qualités sensibles que l'on vient de décrire semblent disparaître : ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son.

 

S'agit-il de la même cire que tout à l'heure, autrement dit du même corps ?

-...

-Oui, vous avez raison, c'est la même cire. Et ce qui nous permet de la définir comme étant la même, c'est ce qui a demeuré sous le changement, à savoir :

-...

-l'extension, le fait que ce corps possède une longueur, une largeur, et une profondeur ; la figure, et le mouvement, le corps change et est susceptible de recevoir une multiplicité de figures.

Maintenant revenons à notre définition : un corps se définit par trois choses : extension, figure et mouvement.

(un peu déçue) Mais vous semblez perplexe, cette définition ne vous convient pas ?

-...

-En effet, le corps humain ne semble pas réductible à ces trois choses. Qu'a t-il de plus ?

Un indice pour vous aider : que sommes-nous en train de faire ?

-...

-Oui, nous sommes en train de penser ; ce qui différencie le corps humain des autres corps c'est qu'il est unit à un esprit qui pense.

 

Conclusion, le corps humain n'est pas le seul corps qui existe, mais il est un corps différent des autres. Et parce que différent, plus intéressant !

 

Je vous remercie (prénom du spectateur) pour cet éclaircissement définitionnel, car c'est ensemble que l'on doit toujours chercher. Pour la peine, je vous embrasse, et je crois qu'on peut encore vous applaudir ! (Applaudissements, les hôtesses raccompagnent le spectateur à sa place et sortent)

 

(Musique traditionnelle de mariage, entrent sur scène un Prêtre, le Corps, l'Esprit, et un enfant de chœur.)

 

LE PRETRE

Mes bien-aimés, veuillez-vous lever, nous allons procéder à la célébration du mariage du Corps et de l'Esprit.

L'Esprit, veux-tu prendre le Corps pour époux ?

 

L'ESPRIT

Oui, je le veux.

 

LE PRÊTRE

Le Corps, veux-tu prendre l'Esprit pour époux ?

 

 

LE CORPS

Oui, je le veux.

 

LE PRÊTRE (fait signe à l'enfant de chœur de s'approcher)

Je bénis ce lien invisible, symbole de votre union.

 

L'ESPRIT (attache le lien au corps)

Avec ce lien, je t'épouse.

 

LE CORPS (attache le lien à l'esprit)

Avec ce lien, je t'épouse.

 

LE PRÊTRE

Je vous déclare tous les deux unis par les liens sacrés du mariage, pour le meilleur et pour le pire.

Vous pouvez embrasser la mariée.

 

L'ENFANT DE CHOEUR (en jetant du riz)

Vive les mariés !

(Musique traditionnelle de mariage, Sortie des mariés, Applaudissements.)

 

(On retrouve le couple dans leur quotidien. On donnera des aperçus de ce quotidien sous la forme de petits flashs, le couple Corps-Esprit sera alors pris en charge par trois duos :

  • un calendrier indique « une semaine plus tard » : le corps et l'esprit s'entendent à merveille et viennent balayer le riz ensemble.

  • « un mois plus tard » : les relations commencent à se dégrader : l'esprit manipule le corps comme si celui-ci était une marionnette, pour que ce dernier vienne ramasser avec pelle et balayette le fameux riz.

  • « un an plus tard » : l'esprit dirige complètement le corps, en le traitant comme son chien. Il lui lance une éponge pour qu'il aille nettoyer l'endroit où le riz a été jeté.

  • « 3 ans ½ plus tard » : la crise éclate.)

 

CORPS 1

J'ai faim

 

ESPRIT 1

Non, tu n'as pas faim.

 

CORPS 1 (essaie de se détacher de l'esprit)

Mon ventre gargouille !

 

ESPRIT 1(retient le corps)

Tu as déjà mangé !

 

CORPS 1 (essaie encore davantage de se détacher de l'esprit)

C'était il y a deux heures !

 

ESPRIT 1 (retient encore davantage le corps)

Justement.

 

CORPS 1 (même jeu)

Un fondant au chocolat...

 

ESPRIT 1 (ramène le corps vers lui)

Tu n'en as pas besoin ; c'est de la gourmandise ! (lire le texte du Phédon de Platon dans lequel il est question de la démesure du corps)

 

CORPS 2

T'as entendu ? Un portable a sonné !

 

ESPRIT 2

T'es sûr que t'as entendu sonner ?

 

CORPS 2

Ben oui, si je te le dis !

 

ESPRIT 2

Moi, ça m'étonne, on est dans un théâtre, les gens savent bien qu'il faut éteindre leur téléphone portable.

 

CORPS 2 (s'adresse au public)

Qui n'avait pas éteint son téléphone ?

 

ESPRIT 2

Personne ! Car ça n'a pas sonné !

 

CORPS 2

Je ne suis pas sourd !

 

ESPRIT 2

Je n'ai pas dit ça, mais ça t'es déjà arrivé de croire entendre ou voir quelque chose qui n'existait pas, non ?

 

CORPS 2

Ça n'arrive pas souvent, ce sont des exceptions... qui confirment la règle, c'est bien ça qu'on dit, non ?

 

ESPRIT 2

Qu'est-ce qui me prouve que ce n'est pas la même chose aujourd'hui ?

 

CORPS 2 (s'obstine)

J'ai entendu, je te dis !

 

ESPRIT 2

On dit qu'il ne faut pas faire confiance à ceux qui, une fois, nous ont trompés. Si tes sens t'ont déjà trompé, ils peuvent te tromper à nouveau aujourd'hui! (lire le texte de la première méditation métaphysique de Descartes où il est question des sens trompeurs)

 

ESPRIT 3

Avance !

(Corps 3 ne réagit pas)

 

ESPRIT 3

Je t'ai dit : Avance !

(Corps 3 ne réagit toujours pas)

 

ESPRIT 3 (commence à s'énerver)

Tu comptes rester planté là longtemps ?

Tu ne sais plus comment on fait pour marcher ?

 

CORPS 3 (se moque et chantonne)

« Il suffit de mettre un pied devant l'autre et de recommencer ! »

 

ESPRIT 3

Pourquoi refuses-tu de m'obéir?

 

CORPS 3

Pourquoi est-ce que c'est toujours toi qui commande ? J'en ai marre d'obéir !

 

CORPS 2

J'en ai marre que tu me remballes tout le temps !

 

CORPS 1

J'ai soif !

 

ESPRIT 1

Arrête de sans cesse me solliciter, laisse moi en paix !

 

ESPRIT 2

Tu es sans cesse victime de tes illusions !

 

ESPRIT 3

De toute façon, sans moi tu n'es rien !

 

CORPS 3

Moi sans toi, je ne suis plus rien ?

 

 

TOUS LES CORPS (ensemble)

Je peux très bien me débrouiller tout seul !

 

TOUS LES ESPRITS (ensemble)

Tu n'es qu'une coquille vide sans moi !

 

CORPS 1

Et toi,

 

CORPS 2

Sans moi,

 

CORPS 3

Tu es peut-être quelque chose ?

 

ESPRIT 3

Je peux très bien me passer de toi. Je suis une substance immatérielle, et donc immortelle.

 

TOUS LES ESPRITS ENSEMBLE

Tu peux crever, je te survivrai !

 

(Les Esprits s'éloignent des Corps, mais ils n'y parviennent pas : un élastique invisible les y ramène sans cesse. Puis, enfin, à la troisième tentative, le lien qui les reliait semble rompre, mais les Esprits s'effondrent, et les corps aussi. Noir.)

 

(Une hôtesse d’accueil installe un bureau de médecin, quand entrent le Corps et l'Esprit.)

 

L'HÔTESSE

Bonsoir ! Que puis-je faire pour vous aider ?

 

L'ESPRIT

Nous avons rendez-vous auprès du Docteur Spinoza.

 

 

L'HÔTESSE

A quel nom  s'il vous plaît ?

 

L'ESPRIT

Esprit

 

LE CORPS

Et corps.

 

L'HÔTESSE

Oui, vous aviez rendez-vous à 21h. Je vous laisse patienter dans son bureau, le docteur ne va pas tarder.

 

LE CORPS

Merci Mademoiselle !

 

(Le Corps et L'esprit s'installent dans le bureau, et patientent quelques instants. Ils ne se disent rien, puis se mettent à parler en même temps.)

 

LE CORPS ET L'ESPRIT

Je ne sais pas ce qu'on fait là.

 

L'ESPRIT

Je disais : je ne sais pas ce qu'on fait là.

 

LE CORPS

Je disais : moi non plus.

 

(Un temps.)

 

LE DOCTEUR SPINOZA

(A la salle) Messieurs Dames, Bonsoir !

(Au Corps et à l'Esprit) Corps et Esprit, enchanté.

Alors, dites-moi, quelle est la raison de votre consultation ?

LE CORPS

On n'arrive plus à s'entendre.

 

L'ESPRIT

Il y a un fossé qui s'est creusé entre nous.

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Depuis combien de temps ?

 

LE CORPS

Depuis toujours !

 

L'ESPRIT

Tu exagères tout le temps ! Environ 3 ans et-demi.

 

LE DOCTEUR SPINOZA

D'accord. Que vous reprochez-vous ?

 

LE CORPS

Comment dire ? Monsieur l'Esprit est un peu coincé. Il est sans arrêt en train de me mettre des limites, de vouloir me cadrer.

 

L'ESPRIT

Si je ne te mettais pas de limites, tu ne saurais pas t'arrêter ! Tu abuses toujours et tu veux plus, plus, plus, plus, plus...

 

LE CORPS

C'est bien ce que je disais : on dirait ma mère !

 

L'ESPRIT

Oui je suis obligée d'être comme ta mère, car tu as besoin que je te contrôle. Je ne le fais pas toujours de gaieté de cœur, j'ai d'autres choses à faire aussi !

 

 

LE CORPS

Fais-les, je ne t'ai rien demandé !

 

L'ESPRIT

Je voudrais changer de corps.

 

LE CORPS

Vas-y, essaye !

 

L'ESPRIT

Tu ne m'en crois pas capable ? Avec la science tout est possible maintenant !

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Changer de corps, non, ce n'est pas possible.

Si vous le voulez bien, nous allons reprendre les choses calmement. Vous vous entendez au moins sur un point : les reproches que vous vous adressez correspondent. Vous avez tort et raison à la fois. C'est un bon point de départ pour commencer une thérapie de couple.

Si je résume, vous (en s'adressant au Corps), vous sous sentez soumis injustement aux exigences de l'esprit, et vous (en s'adressant à l'Esprit)vous avez le sentiment à d'agir pour son bien. Vous vous sentez responsable de votre corps, ce qui signifie également que vous vous sentez supérieur à lui. Qu'en dites-vous ?

 

L'ESPRIT

Non je ne me sens pas supérieur, c'est juste que...

 

LE CORPS

Que ? Vas-y, avoue le fond de ta pensée !

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Restons calmes, je vous prie. Nous allons simplement inverser la question, puisque celle-ci nous mène à une impasse. L'Esprit, vous pensez agir pour le bien de votre Corps, mais vous, le Corps ne faites-vous pas aussi du bien à l'Esprit ? (lire un texte de Spinoza sur les plaisirs du corps et de l'esprit)

 

 

L'ESPRIT

Ça se saurait !

 

LE CORPS

Quand je mange par exemple, t'es bien content ! T'éprouves aussi une sensation agréable. Mais tu ne voudras jamais oser l'avouer, hein ?

 

LE DOCTEUR SPINOZA

L'Esprit, est-ce qu'il vous arrive de vous montrer expressif envers votre corps ?

 

LE CORPS

Je m'en souviendrais s'il m'avait dit un jour un mot gentil !

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Je crois que votre problème est finalement très simple : vous ne vous connaissez pas assez. Si vous vous connaissiez davantage, vous vous accepteriez tels que vous êtes et vous vous aimeriez.

L'Esprit, j'aimerais vous poser encore une question : votre corps ne vous a-t-il jamais surpris ?

 

L'ESPRIT

Si, il me surprend toujours dans sa désobéissance !

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Je voulais parler d'une surprise en bien.

 

L'ESPRIT

Non, jamais.

 

LE CORPS

Je te remercie !

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Je vous propose de visionner quelques extraits vidéo. Nous les commenterons ensemble après.

 

(L'hôtesse apporte l'écran, le docteur zappe.

1er extrait : une scène de somnambulisme (lire le texte de Spinoza "nul ne sait ce que peut un corps")

2e extrait : un fakir qui marche sur de longs clous effilés

3e extrait : un plaisir intense procurant un sentiment de bien-être inédit dans le corps et l'esprit)

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Qu'en dites-vous ?

 

L'ESPRIT

Mon corps ne serait jamais capable de faire tout ça !

 

LE CORPS

Détrompe-toi !

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Le Corps a raison, on le sous-estime trop souvent, et on en vient à le mépriser et à croire que la volonté doit ainsi toujours le guider.

 

LE CORPS

Ça fait du bien de vous entendre, Docteur.

 

LE DOCTEUR SPINOZA

Vous devez donc tous les deux faire des efforts :

Considérez d'abord que vous ne faites qu'un, que vous êtes aussi inséparables que les deux faces d'une pièce de monnaie. Vous êtes un tout en étant deux.

Pensez ensuite que vous ne pouvez pas agir l'un sur l'autre : l'Esprit n'a pas à commander le Corps, mais le Corps non plus ne doit pas diriger l'Esprit. Vous agissez de concert, l'un sur un plan biologique, physique ; l'autre sur un plan mental, psychologique.

Enfin, je vais vous demander de vous lever. (Le Corps et l'Esprit s'exécutent). Regardez-vous. (Il leur laisse un peu de temps et vient caresser tendrement le Corps. L'Esprit ressent lui aussi les bienfaits du massage. En même temps que le Corps, il pousse un « mmm » de bien-être. Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.)

 

(Intermède. Musique, Le Corps l'Esprit et le Docteur sortent en emmenant tables et chaises, puis se présente sur scène un couple de marionnettes.)

MARCEL

Dis Ginette, je peux te poser une question ?

 

GINETTE
Vas-y !

 

MARCEL

Comment tu me trouves ?

 

GINETTE

Hein ?

 

MARCEL

Comment tu me trouves ?

 

GINETTE

Ben, je te trouve bien, mon Marcel !

 

MARCEL

Tu trouves pas qu'il se fait un peu vieux ton Marcel ?

 

GINETTE

Voyons, c'est normal de se faire un peu vieux quand on a l'âge que t'as !

 

MARCEL

Merci...

 

GINETTE

Hé, te fâche pas Marcel, qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ?

 

MARCEL

J'aime pas mes rides, mon ventre un peu bedonnant et mes cheveux blancs !

 

 

GINETTE

Rien que ça !

 

MARCEL

Te moque pas, j'ai pris une décision importante : je vais aller voir un chirurgien esthétique pour qu'il m'arrange tout ça.

 

GINETTE

T'es tombé sur la tête mon Marcel ?

 

MARCEL

Le corps, le corps, le corps, le corps, le corps, le corps, le corps.... on ne parle que de ça !

 

GINETTE

Et alors ? Qu'est-ce ça peut faire ?

 

MARCEL

Tu comprends pas ? Le Corps est devenu notre nouvelle divinité ; à la pub, ils disent qu'il faut un corps parfait pour lui rendre hommage.

 

GINETTE

Et t'écoute ce que dit la pub, toi ? Bon Marcel, écoute-moi : la pub ça sert à faire du commerce, ensuite le corps, c'est bien d'en prendre soin et de ne pas se laisser aller pour rester en bonne santé mais faut pas exagérer. C'est pas malpoli de vieillir, mais c'est naturel. C'est dans l'ordre des choses.

 

MARCEL

Tu crois ?

 

GINETTE

A quoi tu vas ressembler si tu te fais opérer ? Moi je t'aime comme t'es, et ce qui est bien c'est qu'on vieillisse ensemble. Allez, viens me faire un câlin.

 

(Ils s'embrassent et sortent.)

 

(Le Corps et l'Esprit pénètrent dans un monde utopique appelé Harmonie.)

 

CORPI

Spirit, spirit, vlà des civilisés !

 

SPIRIT

Hein ?

 

CORPI

Y'a des civilisés qu'arrivent !

 

SPIRIT

Ben, tu connais le speech aussi bien que moi, Corpi ! Panique pas !

(Aux nouveaux-venus) Bonjour ! Corpi, Spirit, nous sommes chargés de vous accueillir au pays d'Harmonie.

 

LE CORPS ET L'ESPRIT

Au pays de ?

 

SPIRIT (il épelle)

H.A.R.M.O.N.I.E., Harmonie

 

CORPI

Un monde utopique, opposé au vôtre, et inventé par Charles Fourier !  (pour en savoir un peu plus sur la philosophie de Charles Fourier)

Il disait :

« Nos savants ont l'art de mettre en crédit toutes sortes d'illusions pour faire massacrer le genre humain, pour le dépouiller des quelques deniers qu'il a gagnés à la sueur de son front ; ils n'en imaginent pas une pour le rendre heureux. Moi, je vous promets le bonheur universel ! »

 

SPIRIT

Bravo mon Corpi, comme tu fais bien le Fourier !

 

CORPI (très inspiré)

« Trois mille ans ont été sottement perdus à des essais de théorie répressive : il est temps de faire volte-face en politique sociale et d'étudier les moyens de développer et de ne pas réprimer les passions. Libérez vos désirs, laissez libre cours à vos pulsions, autorisez votre imaginaire à régenter le réel, et naîtra le nouvel équilibre social ! »

 

SPIRIT

T'es le meilleur mon Corpi !

(Au Corps et à l'Esprit) Et vous, vous faites bien d'arriver aujourd'hui, car on est en période de guerre. La bataille va pas tarder.

 

L'ESPRIT

La guerre ?

 

LE CORPS 

Vite, aux abris !

 

SPIRIT

Ça fait toujours ça la première fois !

 

CORPI

En fait, c'est une guerre d'un autre genre. Dans notre monde, la gastronomie a remplacé la politique. On ne se bat plus pour la religion ou le pétrole, mais pour des recettes de cuisine, des règles d'hygiène et des plaisirs gustatifs. (lire le texte de Fourier sur la guerre des petits pâtés)

 

SPIRIT

Venez, suivez-nous, c'est par là qu'elle a lieu.

 

(Spirit et Corpi s'installent avec le Corps et l'Esprit dans le public. Musique de marche militaire. La bataille se met en place.)

 

UN GENERAL

Chers Harmoniens, si nous sommes réunis aujourd'hui, c'est pour tenter de mettre un terme à cette guerre qui oppose les Amis du Sucré aux Amis du Salé. Chaque Armée a œuvré toute la nuit en cuisine pour confectionner ses meilleurs plats. (En montrant le public) Un Jury spécial composé des plus éminents Gastrosophes issus des Amis de tous les goûts décidera du vainqueur. Je vous demande d'applaudir son président : monsieur Jean Anthelme Brillat-Savarin.

 

LE PRESIDENT

Mon général, cher jury, je vous remercie pour cet accueil. Je vous promets une objectivité sans faille de la part des Amis de tous les goûts que je représente. Et je ne perds pas un instant de plus pour déclarer ouverte la 72e bataille du Sucré et du Salé !

 

LE GENERAL

Alors, à vos papilles : faites entrer les plats !

 

UN CHEF DU SUCRÉ (présente son plat au Jury)

Un excellent brownie aux noix, noisettes et noix de pécan, saveur trois chocolats et son lit de crème anglaise rehaussé d'une pointe de crème fouettée aromatisée à l'eau-de-vie de poire.

 

UN CHEF DU SALÉ (même jeu)

Homard breton à la bisque, beurre demi-sel, flambage Cognac, et sa mousseline d'artichauts et de chicons parfumée au jus d'algues marinées.

 

UN CHEF DU SUCRÉ (même jeu)

Pièce montée de macarons blanc, verts, jaunes, marrons et rouges garnis de crèmes aromatisées respectivement à la fleur d'oranger, au citron vert, à poire façon Tatin, à la noisette façon Nutella, et à la framboise caramélisée au beurre salé.

 

UN CHEF DU SALÉ (même jeu)

Foie gras de canard confit, sel de Guérande et poivre noir, accompagné de sa salade tout en saveur et jeux de texture : avocats, feta, pignons, tomates et olives noire, sauce onctueuse au lait et velouté de petits pois frais.

 

LE GENERAL

Messieurs les éminents Gastrosphes, je vous prie de bien vouloir goûter les plats, et de les juger en votre âme et conscience. Messieurs les serveurs, faites passer les plats !

 

(Les serveurs s'exécutent, les couverts s'entrechoquent et les estomacs salivent. Le jury goûte, les délibérations sont menées par le président.)

LE PRESIDENT DU JURY

Nous avons apprécié tous les plats et ne pouvons pas les départager. Nous aimons le sucré et le salé, et proposons alors à nos Amis cuisiniers de travailler ensemble et de proposer un plat sucré-salé.

 

LE GENERAL

Je conclus donc la paix entre le Sucré et le Salé.

Chers Harmoniens, une nouvelle ère commence !

Vive les passions, et vive leur libération !

 

SPIRIT, CORPI, LE CORPS et L'ESPRIT (reprennent en chœur)

Vive les passions et vive leur libération !

 

LE GENERAL

Pour les laisser s'exprimer, place à la danse...

Que la fête commence !

 

(La danse prend alors place sur scène, s'enchaînent salsa, danse contemporaine, danse orientale, tango argentin et flamenco. Spirit, Corpi, le Corps et l'Esprit y participent également. Puis lorsque les bruits de la fête s'éloignent :)

 

SPIRIT

Alors vous vous sentez bien en Harmonie ?

 

LE CORPS ET L'ESPRIT

Oh Oui !

 

CORPI

Vous voulez en savoir un peu plus encore sur notre mode de vie ?

A votre avis, quelle est la passion la plus importante de toutes ?

 

SPIRIT

C'est facile, il suffit de nous regarder. (Il embrasse Corpi)

 

 

LE CORPS

C'est l'amour !

 

CORPI

« L'amour est la seule passion qui porte un caractère tout divin et qui nous identifie à la divinité. C'est dans l'ivresse de l'amour que l'homme croit s'élever aux cieux et partager le bonheur de Dieu. »

 

SPIRIT

C'est beau ce que tu dis là mon Corpi !

 

L'ESPRIT

Mais nous aussi nous connaissons l'amour.

 

CORPI

Dans votre civilisation, tout est fait pour empêcher le plein épanouissement de ce sentiment. Vous avez mis plein de tabous sur la sexualité, et vous ne cessez de vous mentir et de vous tromper en amour.

 

SPIRIT

Plus de clarté dans nos relations et moins de frustrations, voilà notre devise !

 

L'ESPRIT

Mais votre amour n'est que charnel, c'est dégueulasse !

 

SPIRIT

Ben non, mais sans amour charnel pas de céladonie !

LE CORPS

De céla ?

 

SPIRIT

D'amour spirituel !

 

CORPI

Dans notre monde, le RMI a par conséquent été remplacé par le RMS, ou Revenu Minimum Sexuel. Vous voulez voir comment ça marche ?

 

(Le Corps et l'Esprit acquiescent. Corpi fait signe à une prêtresse de s'avancer.)

 

SPIRIT

Nous, on vous laisse...

 

LA PRÊTRESSE

Bonjour !

 

LE CORPS et L'ESPRIT (pas très rassurés)

Bonjour.

 

LA PRÊTRESSE

C'est votre première fois ?

 

L'ESPRIT

Oui.

 

LE CORPS

Nous venons d'arriver.

 

LA PRÊTRESSE

Je suis là pour vous aider, dites-moi tout.

 

LE CORPS

C'est-à-dire que...

 

LA PRÊTRESSE

Je vous écoute.

 

LE CORPS

Euh...

 

L'ESPRIT

Non, on ne peut pas vous le dire.

 

LA PRÊTRESSE

Et pourquoi ?

 

L'ESPRIT

Parce cela ne se dit pas.

 

LA PRÊTRESSE

Ici, tout se dit, il n'existe aucun tabou, et je suis justement là pour tout entendre.

 

LE CORPS

Eh bien... notre requête est un peu spéciale : on a toujours rêvé d'un acte sexuel avec une femme qui aurait de longues jambes.

 

LA PRÊTRESSE

Alors venez avec moi.

 

(Le Corps et l'Esprit la suivent, elle leur présente un ange, une jolie jeune fille aux longues jambes ; ils sortent.)

 

LA PRÊTRESSE (revient)

J'ai pensé à vous aussi, j'espère que ça vous plaira...

 

(Cadeau surprise au public. La prêtresse invite une jeune fille à s'asseoir au piano, elle commence à jouer l'introduction de La chanson des vieux amantsde Brel, puis les anges arrivent, en chantant. Ils choisissent une personne du public à laquelle ils s'adressent personnellement et l'amènent sur scène pour danser avec elle le reste de la chanson.

 

ANGE A : Bien sûr, nous eûmes des orages


ANGE B : Vingt ans d'amour, c'est l'amour fol


ANGE A :Mille fois tu pris ton bagage


ANGE B : Mille fois je pris mon envol


ANGE A :Et chaque meuble se souvient
Dans cette chambre sans berceau
Des éclats des vieilles tempêtes


ANGE B : Plus rien ne ressemblait à rien
Tu avais perdu le goût de l'eau
Et moi celui de la conquête


ANGES A et B : Mais mon amour
Mon doux mon tendre mon merveilleux amour
De l'aube claire jusqu'à la fin du jour
Je t'aime encore tu sais je t'aime

ANGE C : Moi, je sais tous tes sortilèges


ANGE D : Tu sais tous mes envoûtements

ANGE C : Tu m'as gardé de pièges en pièges


ANGE D :Je t'ai perdue de temps en temps


ANGE C : Bien sûr tu pris quelques amants
Il fallait bien passer le temps
Il faut bien que le corps exulte


ANGE D :Finalement finalement
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes


ANGES A, B, C et D :Oh, mon amour
Mon doux mon tendre mon merveilleux amour
De l'aube claire jusqu'à la fin du jour
Je t'aime encore, tu sais, je t'aime

ANGE E : Et plus le temps nous fait cortège


ANGE F : Et plus le temps nous fait tourment


ANGE G :Mais n'est-ce pas le pire piège


ANGE H : Que vivre en paix pour des amants


ANGE E : Bien sûr tu pleures un peu moins tôt


ANGE F :Je me déchire un peu plus tard


ANGES E et F : Nous protégeons moins nos mystères


ANGE G :On laisse moins faire le hasard


ANGE H :On se méfie du fil de l'eau


ANGES G et H :Mais c'est toujours la tendre guerre

TOUS (a cappella)
Oh, mon amour...
Mon doux mon tendre mon merveilleux amour
De l'aube claire jusqu'à la fin du jour
Je t'aime encore tu sais je t'aime

 

 

Musique French cancan :sur les premières mesures, les anges (filles) partent un par un en coulisse, en adressant un baiser de la main à leur spectateur ; en dernier partent les deux anges garçons qui rejoignent le milieu de la scène et commencent seuls la chorégraphie. Les filles reviennent, puis sur la toute fin de la chorégraphie, tous les acteurs les retrouvent pour un joli placement final.

 

Noir et Salut.

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Texte libre

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