Les notes et les mules

Publié le 11 Septembre 2009

 

 

L'extrait du texte lu dans les classes de TL1 et première L2 cette semaine. Cette lecture a suscité beaucoup de discussions sur le sens de l'apprentissage à l'école sur la soumission des esprits et les conditions de l'émancipation.

Ce texte peut être mis en rapport avec celui qu'avait écrit Elodie à propos de cette question des notes.

 

"L’exposé de Phèdre sur l’abolition des notes et des examens suscita chez la plupart des étudiants une réaction de refus ou d’incompréhension. Une étudiante déclara naïvement :

-          Mais on ne peut pas supprimer les examens. C’est pour ça qu’on est là !

Ce qu’elle disait était vrai. Le mythe selon lequel les étudiants vont à l’université pour l’enseignement qu’ils y reçoivent, et non pour les diplômes qu'ils obtiennent, n'est qu'un mensonge hypocrite que personne ne veut dénoncer. Il y a bien quelques étudiants animés d'un réel désir d'apprendre, mais la routine et les rouages de l'institution universitaire les ramènent bien vite à une attitude moins idéaliste.

L'axe de l'argumentation de Phèdre, c'était que la suppression des notes et des examens mettrait fin à cette hypocrisie. Plutôt que de partir de généralités, il raconta la carrière d'un personnage imaginaire, qui représentait de façon assez typique l'étudiant moyen, complètement soumis à l'idée d'obtenir un diplôme - et non le savoir que le diplôme est censé sanctionner.

À cet étudiant, dans l'hypothèse de Phèdre, on confiait, dès le premier cours, un sujet à traiter et, par habitude, il se mettait aussitôt au travail. Mais, à la longue, le cours perdrait pour lui de son attrait et, parce qu'il découvrirait en dehors de l'université d'autres occupations et d'autres motifs d'intérêt, il lui arriverait de ne pas pouvoir rendre son travail à temps. Le système des notes n'existant plus, l'étudiant ne subirait aucune sanction, les cours suivants seraient toujours plus difficiles à suivre et, du même coup, perdraient peu à peu tout intérêt. Il continuerait à ne rien faire, trouvant le travail de plus en plus ingrat. Toujours pas de sanction.

Il suivrait de moins en moins les cours, finirait par constater qu'il n'y apprend plus rien et, toujours sollicité par ses obligations extérieures, il cesserait d'y assister. Sans aucune sanction.

Ainsi, cet étudiant type, sans ressentir ni rencontrer la moindre hostilité, se serait comme exclu lui-même de l'université. Parfait ! C'est ce qui devait arriver. Il n'était pas venu pour apprendre, donc il n'avait rien à faire à l'université. Il économise de ce fait une somme importante d'argent et d'énergie, et il ne sera pas marqué toute sa vie par les stigmates de l'échec.

Le problème le plus important, c'est la mentalité d'esclave qui a été insufflée aux étudiants, pendant des années, avec cette politique de la carotte et du bâton !

 

 

Une mentalité de mule : si tu ne me bats pas, je n'avance pas. Dans l'anecdote de Phèdre, on n'avait pas battu l'étudiant, il n'avait pas travaillé. Il ne prendrait jamais sa part dans l'édification de la société. Mais cela ne représente une tragédie que si l'on considère que la société est édifiée par des mules. C'est un point de vue communément répandu. Mais ce n'est pas celui des serviteurs du Temple.

Pour ceux-là, la civilisation, le système, la société, de quelque nom qu'on l'appelle, doivent être édifiés par des hommes libres. En supprimant les notes et les examens, on n'a pas pour but de brimer les mules ou de s'en débarrasser, mais de créer des conditions où se forment des hommes libres.

L'étudiant type, pris comme exemple, ne manquera pas de partir à la dérive, et l'éducation d'un autre genre qu'il recevra dans sa nouvelle vie vaudra bien celle qu'il a refusée. C'est ce qu'on appelle l'« école de la rue ». Au lieu de gaspiller son temps et son argent à l'université, pour devenir un « sujet d'élite », il lui faudra trouver un travail quelconque, mécanicien par exemple, qui fera de lui un citoyen quelconque. En fait, il gravira un échelon social. Il sera utile à la société. Il devrait peut-être même persévérer dans cette voie toute sa vie, il a peut-être trouvé enfin son niveau. Mais n'y comptons pas trop.

Au bout de quelques mois, ou de plusieurs années, il risque fort de changer. Il a de plus en plus de mal à se satisfaire de son travail routinier à l'atelier. Son intelligence créatrice, qui eût été étouffée par trop d'études théoriques et de diplômes universitaires, resurgit, l'ennui quotidien est trop grand. Après des milliers d'heures consacrées à des problèmes mécaniques toujours semblables, il commence à s'intéresser à la conception des machines. Il brûle d'en inventer une lui-même. Il se sent capable d'un travail plus intéressant. Il essaie de modifier quelques moteurs, il obtient des succès, il voudrait aller plus loin. Mais il est arrêté parce qu'il ne dispose pas de la formation théorique indispensable. Lui que la théorie rebutait, il découvre qu'il existe une branche de la formation théorique qui le passionne. Ce n’est plus le même homme : il ne vient plus chercher des diplômes, il vient acquérir des connaissances. Il n’a plus besoin pour apprendre de pressions extérieures. Sa motivation est interne. C’est un homme libre."
Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes
Robert Pirsig

Rédigé par Laulevant

Publié dans #Réflexions sur la pédagogie

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Alix de Borville 18/09/2009 12:04

Merci pour ce texte (est-ce que tout l'essai mérite d'être lu?).Bien sûr qu'on n'acuiert vraiment la culture que qd elle a du sens, qd une motivation réelle nous habite;mais...la trouver peut prendre des années et comment ne pas voir aussi que la période de la jeunesse est la plus propice pcq exempte de toutes les corvées et tracas harassant du quotidien d'un adulte?

30/09/2009 16:49



Qu’entend-on par harassant ?
 Pour Pirsig, réparer une motocyclette par exemple, n’est pas une tâche harassante. Cela s’explique dans son cas par le fait qu’il est doté d’un esprit plutôt classique qu’il distingue de
l’esprit romantique. Le style romantique écrit Pirsig « est inspiration, imagination, création, intuition, les sentiments l’emportant sur les faits. Le romantique joue l’art contre la science ».
« Par contraste l’esprit classique accepte d’être régi par la raison et par les lois – qui représentent elles-mêmes les structures internes de la pensée et du comportement. […] Ainsi la
motocyclette est un sport romantique – mais l’entretient des motocyclettes relève d’un esprit classique. »


Pour un romantique « le style classique paraît morne lourd et laid, comme la mécanique elle-même. Tout se pose en terme de pièce et de composants, de relations entre éléments, et de programme
d’ordinateur, tout doit être mesuré et prouvé. C’est une grisaille lourde écrasante. Une force de mort. » « Pour un esprit classique, en revanche, le romantique n’a pas meilleure apparence :
frivole, irrationnel, versatile, il semble ne s’intéresser qu’à la recherche du plaisir. On l’accuse souvent d’être un parasite, une charge pour la société. »
Le personnage principal du livre, il s’agit du narrateur et de Phèdre (on découvre au fil des pages qu’il s’agit d’une seule et même personne schizophrène) est à la recherche d’une unité qui
aurait précédé cette dichotomie entre l’esprit romantique et l’esprit classique caractéristique de notre culture occidentale. Il pense pouvoir la retrouver à travers le concept de Qualité mis à
mal par Platon et Aristote, l’un à cause de son amour immodéré de   la vérité immuable, l’autre à cause de ses « pirouettes dénominatives et classificatrices ».
Si l’on suit les idées de Pirsig on peut facilement imaginer que Platon aurait plutôt enfourché la moto en se grisant de dialectique pour atteindre le ciel des idées, tandis qu’Aristote se serait
délecté, mains dans le cambouis, à classer rigoureusement les cylindres, les bielles, le vilebrequin dans le bloc moteur, la chaîne, l’arbre à came, les culbuteurs et le distributeur dans le
système de distribution, la pompe à huile et les différents points de graissage dans le système de lubrification, etc.


Le narrateur-Phèdre schizophrène s’efforce donc avec son concept de Qualité de remonter le courant jusqu’à Homère en passant par les sophistes.


Il retrouve une unité antérieure aux dualités propres à notre culture occidentale depuis l’invention de la dialectique.  Comme Thoreau le disait « on ne gagne jamais sans
perdre en même temps » et notre culture en gagnant la capacité de comprendre et diriger le monde a fait de nous des hommes coupés de ce qui les entoure et coupés d’eux-mêmes. Des hommes qui
ne font plus partie du monde.


Retrouver cette unité c’est retrouver le Dharma hindou ou l’aretê des grecs anciens.


(Lire sur cette question l’extrait du Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes dans Philomène)


La lecture de ce livre m’a personnellement beaucoup marquée et je la conseille à tous ceux qui s’intéressent à l’une au moins de ces activités : l’entretien des motocyclettes, le
zen,  la philosophie,  la marche en montagne, la pédagogie, l’entretien des relations filiales, la lecture. A tous ceux qui ont été marqués par la lecture de
Nietzsche ou pourraient l’être s’ils le lisaient.


A tous ceux aussi qui ont déjà souffert de voir se briser leur enthousiasme et leur zèle. Pirsig propose dans ce livre des moyens de faire face à tous les anti-zèles, les coupures d’ailes que
nous pouvons rencontrer dans la vie.


Bonne lecture donc et prenez soin de vos ailes !