Lettre ouverte à une future ou un futur élève de terminale STMG 

Publié le 1 Septembre 2016


Nous ne nous connaissons pas encore et pourtant je m’adresse à toi. C’est bientôt la rentrée et cette année tu seras en terminale STMG. Tu n’es sans doute pas ravi de retourner pour une dernière année sur les bancs de l’école depuis bientôt presque 16 ans que tu la fréquentes. Si jamais tu ressentais un peu de joie à te retrouver dans les salles de classe (univers somme toute un peu protégé de la frénésie et des sollicitations continuelles du monde environnant) tu n’irais pas le claironner sur les toits. Tu n’as pas envie de passer pour un fayot. 
Je m’adresse à toi, élève de STMG parce que j’ai demandé à travailler avec toi. Pourquoi ce choix ? Parce que je ne l’aurais pas fait spontanément. Cela te paraîtra peut-être tordu comme motivation. Je m’explique. Avec les années, j’ai compris une chose : me méfier de ce que j’aime spontanément. Quand j’ai poursuivi sans réfléchir ce que j’aimais, je n’ai fait que rester confortablement avec moi-même et je me suis enfermée et ennuyée. Un jour j’ai compris que je grandissais en allant vers ce qui m’était étranger et me mettait dans une certaine difficulté. Finalement cela provoquait en moi une joie supérieure à celle d’aller tête baissée vers ce que j’aimais. 
Donc, je ne te le cacherai pas et de toute façon tu le sais bien, travailler avec toi, c’est difficile. Souvent les professeurs se plaignent de ton faible niveau, de ta culture défaillante et de ton manque de motivation. Ce n’est pas facile d’enseigner à des jeunes qui ne manifestent pas d’intérêt pour ce qu’on leur apprend. Avec toi le professeur éprouve souvent de grands moments de solitude. Grâce à toi, il peut aussi apprendre à se réconcilier avec cette solitude et à l’assumer pour se questionner.
D’un côté tu entends les discours qui proclament que tous les élèves sont égaux, que tous les bacs se valent et que tous ont la même chance de réussir, de l’autre tu remarques que ceux qui tiennent ces discours évitent généralement que leurs propres enfants se retrouvent dans des séries technologiques comme dans les séries professionnelles montrant ainsi que l’orientation des élèves ne se fait pas en fonction des aspirations de chacun, mais des groupes sociaux. Tu n’es pas idiot, tu sais décrypter, tu te fies aux actes et non aux paroles. Peut-être as-tu aussi entendu dire que l’école française est une machine qui reproduit les inégalités.
Depuis 23 que j’enseigne, j’ai remarqué que selon leur degré de lucidité et leur degré de rancœur, les élèves des classes techniques ou professionnelles réagissent de manières diverses à une sélection où ils se trouvent les moins valorisés. Te reconnais-tu dans l’une de ces catégories ou bien penses-tu que j’en ai oublié qui te correspondraient mieux ?
Il y a l’élève plutôt naïf. Il accorde aux professeurs une confiance sérieuse, trop sérieuse. Il est en minorité. Il baisse la tête, il fait du mieux qu’il peut, il se concentre pour écouter, mais souvent il ne comprend pas, il ne saisit pas qu’il ne suffit pas de répéter. Docile, il est trop timide pour critiquer, se risquer, questionner, jouer, prendre de l’autonomie et élaborer une réflexion personnelle. Mais il s’applique et remet ses devoirs à temps. Sa bonne volonté est remarquée, il obtient les encouragements du conseil de classe. 
Il y a celui qui ne veut pas d’ennui. Par un mélange de paresse et de soumission désabusée, il s’est laissé convaincre de son peu de chance de réussir dans le système scolaire. Il résiste par la passivité. Il ne remet pas ses devoirs, triche quand il le peut, quitte la salle le plus rapidement possible lorsque l’exercice a lieu en classe. Il fait le mariole quand le professeur a le dos tourné. 
Il y a le rebelle. Il proclame « fuck the system ». Il est habité par une forme de ressentiment, et se pose en victime. Il justifie ses échecs et son manque de travail par l’injustice de l’école. S’il est puni, il se justifie. S’il est mal noté, c’est parce que sa tête ne revient pas au correcteur. Sa réaction est agressive. Il s’en prend à l’institution à travers la personne du professeur qui se trouve devant lui et à l’égard duquel il manifeste mépris voire irrespect. Il s’en prend aussi à la première catégorie d’élèves qu’il qualifie de « lèche-cul » et se moque dès que ces derniers s’aventurent à prendre la parole devant le groupe. 
Il y a enfin celui qui a décidé de prendre son destin en main. Il fait la part des choses. Certes il y constate bien des injustices et des rigidités dans l’institution scolaire, mais en quoi cela l’arrêterait-il ? Il est actif, il n’attend pas qu’on vienne le chercher, car il sait que probablement personne ne viendra le chercher, les places sont déjà occupées. Mais il se donne toutefois la chance de faire la sienne. Il apprend à se faire confiance et s’implique malgré la crainte que le regard du groupe peut inspirer. Il a parfois des démêlés avec les professeurs, mais il est sans rancœur. Il expérimente qu’on peut ne pas se soucier de plaire. 
Quelle que soit la catégorie, l’immense majorité des élèves aura son bac, mais tous ne seront pas armés également pour s’épanouir et s’ouvrir sur le monde. 
J’enseigne la philosophie, c’est une discipline qui m’a passionnée dès l’âge de 17 ans. Mais grâce à toi j’ai compris que ce qui me passionne ne passionne pas nécessairement les autres, j’ai donc appris à me décentrer ! J’ai appris à t’écouter en te questionnant, à comprendre comment tu penses quand je t’invite à le faire plutôt qu’à m’écouter. Et c’est finalement ce qui me semble la quintessence de la philosophie : apprendre à se décentrer, à regarder le monde et soi-même d’un autre point de vue. Voilà ce que je te dois et ce n’est pas rien.
Ce que tu m’as appris non par des mots, mais par des mises en situation, à mon tour de te le faire vivre. Aller, ôte ton gros blouson cocon, viens pour le corps à corps, quitte ton écran des yeux, arrête la complaisance avec toi-même, apprends à te méfier toi aussi de ce que tu aimes, enlève ces écouteurs de tes oreilles, arrête-toi, fais une pause. Tu m’as souvent freinée dans l’avancée du programme et c’est tant mieux, car finalement nous avons pris d’autres chemins plus intéressants que ceux prévus d’avance. Nous avons appris à rendre la pensée vivante, d’une vie plus profonde, plus âpre, plus joueuse aussi, mais finalement plus belle et plus intense que l’excitation passagère. Mon travail consistera donc aussi à te faire ralentir, à t’empêcher de te précipiter pour que tu apprennes à écouter, toi-même et les autres. Peut-être écriras-tu comme Laura à la fin de l’année dernière : « j’ai appris à argumenter, à m’exprimer plus clairement, à m’engager dans ce que je dis tout en étant capable de changer d’avis quand je trouvais une meilleure idée. J’ai appris à écouter les autres. J’ai appris à prendre différents points de vue et à ne pas me focaliser sur ma façon de voir comme je le faisais avant. »
Tu verras, la philosophie ce n’est pas si compliqué qu’on le dit et c’est un exercice qui peut même avoir du sens dans la vie de tout un chacun : savoir poser une vraie question (pour laquelle on ne connaît pas déjà la réponse), savoir entendre une question qu’on nous pose, la prendre en charge et proposer des hypothèses de réponses argumentées, critiquer une hypothèse. C’est simple à comprendre même si c’est difficile à mettre en pratique. Cela te demandera de travailler certaines attitudes donc de travailler sur toi : disponibilité, capacité d’étonnement, écoute, distanciation avec ta propre subjectivité et tes émotions, souplesse, ouverture d’esprit. Pour cela, il faudra aussi que tu apprennes à mieux te connaître, à te regarder et à t’accepter comme tu es avec tes difficultés et non comme tu voudrais être.
Je ne te garantis pas 18/20 à ta copie de baccalauréat, mais je ferai mon possible pour que nous rendions ensemble la philosophie vivante.

Rédigé par L.Bouchet

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