Peut-on réfléchir quand on se sent obligé de le faire?

Publié le 29 Septembre 2015

Cours avec les TSMG1. Les élèves se disent fatigués. Ils manifestent de la résistance et ne veulent pas réfléchir aux questions que je leur pose à partir d’un conte philosophique persan. Dans ce conte il est question d’un oiseau qui se fait attraper par un chasseur. L’oiseau s’en sort par la ruse, il parvient à manipuler le chasseur en lui promettant de lui dire des vérités qui lui apporteront bien plus que la maigre pitance qu’il pourrait lui offrir. Dans cette histoire le chasseur apparaît comme un personnage dominé par ses envies. Je demande aux élèves de noter des arguments pour dire ce qui empêche le chasseur de réfléchir. Quelques élèves jouent le jeu, certains pensent qu’il s’agit de la pitié qu’il éprouve à l’égard de ce petit oiseau qu’il a attrapé, d’autres pensent qu’il s’agit plutôt de sa précipitation, le chasseur est trop pressé d’avoir et il ne réfléchit pas. Un dialogue s’amorce entre les élèves mais retombe. Finalement ils ne voient pas l’intérêt de réfléchir à cette question. Ils cessent de s’écouter et s’agitent.

Je leur demande alors qu’est-ce qui les empêche eux, de réfléchir. Ils proposent la fatigue, le manque d’intérêt et puis finalement s’accordent pour dire qu’ils ne peuvent pas réfléchir car ils sont obligés de réfléchir. C’est donc la situation même de la classe qui empêche de réfléchir : « la prof demande de réfléchir, si on le fait on ne réfléchit pas puisqu’on obéit et obéir ce n’est pas réfléchir ». Nous posons le problème : peut-on réfléchir quand est obligé de le faire ? Certains remarquent qu’ils ne sont pas « obligés » de le faire puisque d’ailleurs beaucoup ne le font pas. Donc c’est le fait de se « sentir » obligés qui empêche de réfléchir. Pour réfléchir il ne faut donc pas « se sentir » obligés et ne pas se sentir obligé, cela dépend de nous.

Nous revenons alors au conte. Et l’oiseau pourquoi réfléchit-il ? Il se trouve dans une situation de survie, il semble donc « obligé » de réfléchir. Mais un élève fait la remarque : « non, c’est précisément parce qu’il domine sa peur qu’il réfléchit ». Donc l’oiseau fait en sorte de ne pas se sentir obligé malgré la situation et c’est ce qui le libère.

Et maintenant on peut se demander à quelles conditions des élèves peuvent ne pas se « sentir » obligés de réfléchir ? Je propose une hypothèse : que le prof prenne plaisir à chercher avec eux, plutôt que de leur dire les « bonnes réponses ».

 

 

Le conte persan :

"Les trois vérités du serin

 

Un chasseur attrapa au piège un serin. Il allait le tuer pour le faire cuire lorsque le petit oiseau s'adressa à lui : - Regarde-moi ! Je suis minuscule et maigre. Tu ne feras de moi qu'une bouchée. Laisse-moi la vie sauve et je te révélerai trois vérités qui te feront profit tout au long de ton existence. - Comment te croirais-je ? répliqua le chasseur. Tu vas t'enfuir et me laisser là avec ton mensonge. - Non, promit l'oiseau, car je te dirai la première vérité lorsque je serai encore dans ta main, la seconde, une fois perché sur l'arbre où tu pourras toujours m'atteindre d'une pierre, la troisième dès que je serai là-haut dans le ciel. Le chasseur jugea le marché équitable. - C'est d'accord, fais-moi entendre ta première vérité. - Si tu perds quelque chose, lui dit le serin, tu ne dois jamais le regretter, car la vie doit aller vers l'avant et non s'encombrer du passé. Le chasseur réfléchit et trouva que c'était là une bien belle vérité. Il tint parole et laissa l'oiseau s'envoler vers l'arbre voisin. - Si l'on te raconte quelque chose d'absurde ou d'invraisemblable, lui cria le serin, refuse toujours de le croire, à moins qu'on ne t'en donne une preuve éclatante.

Le chasseur réfléchit et trouva que c'était là une bien belle vérité. Sur ce, il s'envola hors d'atteinte en se moquant du chasseur : - Comme tu es bête, et comme je t'ai bien possédé ! Sache qu'il y a dans mon coeur deux diamants pesant chacun cinquante grammes. Tu me tuais et ils étaient à toi...mais tu m'as laissé échapper. Fou de rage, le chasseur s'en arracha les cheveux, en regrettant de ne pas avoir tué l'oiseau. Puis il dit au serin : - Révèle-moi au moins la troisième vérité ! - Pourquoi faire, lui répliqua le serin, puisque tu n'es qu'un idiot qui ne les met pas en pratique ? Je t'avais dit de ne jamais regretter, et tu regrettes déjà ton geste. Je t'avais dit de ne pas croire des choses invraisemblables. Et tu as cru qu'un serin qui dans ta main ne pesait pas plus de vingt grammes pouvait renfermer deux diamants de cinquante grammes. Pauvre fou ! Mais voici tout de même la troisième vérité, qui te concerne plus que toute autre : la convoitise aveugle le coeur des hommes et c'est par elle que tu as été abusé. Sur ces belles paroles, il s'envola à jamais." D'après les poètes persans Farid al-Din Attãr et Djalal al-Din Rùmi

Rédigé par L.Bouchet

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